Homélies
Liste des Homélies
6e Dimanche du Temps Ordinaire, année A
15 février 2026
Si 15, 15-20 – Ps 118 – 1Co 2, 6-10 – Mt 5, 17-37
Frères et sœurs,
Il y a 15 jours, l’évangile de la messe du dimanche nous parlait des Béatitudes, dans la version de Matthieu. On peut dire que ce texte est comme une constitution, le cœur de l’évangile, la règle essentielle et indépassable.
Ce dimanche, il sera encore question de loi, de la Loi de Moïse et d’observances.
C’est que nous sommes au début du temps dit ordinaire, où nous suivons le Christ durant sa vie publique, cette année, dans l’évangile selon saint Matthieu.
La première lecture de ce jour insiste sur un thème pas si simple qu’il n’y paraît : celui de la liberté. L’homme a le choix de choisir le bien ou le mal. Il a le choix de choisir la vie ou la mort. Il dépend de lui d’observer les commandements, de rester fidèle à Dieu. Car la liberté, dans la Bible, ce n’est pas faire n’importe quoi, ce n’est pas suivre son caprice, mais c’est faire la volonté de Dieu qui espère une obéissance qui nous fera grandir en humanité. Redoutable dilemme pour l’homme et cependant, l’homme n’est pas abandonné par Dieu à son sort. Si l’homme craint Dieu, une crainte faite tout à la foi de respect et d’amour, il n’est pas abandonné à lui-même car Dieu n’a donné à personne la permission de pêcher. Il espère toujours le meilleur de nous-mêmes.
Quant à l’évangile, il nous présente Jésus qui affirme haut et fort sa fidélité à la Loi. Alors que peut-être pointent déjà les reproches qui lui sont faits de ne pas respecter la Loi, de guérir le jour du sabbat, etc… le Christ rappelle clairement qu’il n’est pas venu abolir la Loi mais bien l’accomplir.
Ensuite, le Christ parle d’une façon qui n’a pas dû laisser ses auditeurs indifférents.
En effet, en reprenant les grands commandements sur le meurtre, l’adultère, la répudiation et le serment, commandements centraux dans la Loi juive, Jésus les réexprime mais en disant « eh bien, moi, je vous dis. » Il s’institue ainsi législateur comme Moïse mais en surpassant ce dernier. Il est le nouveau Moïse qui accomplit la Loi, l’esprit de la Loi.
Si l’on regarde de près les paroles du Christ, on constate qu’il va dans le sens d’une radicalisation des exigences des commandements.
Ainsi, dans le premier commandement Tu ne commettras pas de meurtre sous peine de jugement, le Christ affirme que la colère contre son frère ; l’insulte proférée contre son frère, sont passible également du jugement voire de la géhenne de feu. Et il invite fermement à se réconcilier avec son frère avant de présenter son offrande au Temple.
De même pour l’adultère, le seul regard de convoitise est déjà, pour le Christ un adultère, ajoutant que tout membre intervenant dans le péché doit être éliminé
Ainsi encore pour le renvoi de son épouse. Nous le savons, le Christ refuse cette pratique pourtant légale à l’époque.
Quant au serment envers le Seigneur, ils sont tout simplement interdits car il n’y a pas besoin de faire un serment pour justifier la vérité de sa parole : que votre « oui » soit « oui » et votre « non », « non ».
Comment comprendre cette attitude ? Il me semble qu’elle vise à éviter un légalisme trop commode qui évite de se remettre en question.
En effet, on peut espérer que le juif honorable de l’époque, même dans une société violente, n’avait pas à commettre de meurtre et pouvait donc se trouver quitte de ce commandement. Le Christ montre que non. La colère, l’insulte sont assimilables pour lui au meurtre, en tout cas, passibles du même traitement juridique. Voilà qui peut faire réfléchir.
De même pour l’adultère, même si on n’a commis aucun acte extérieur répréhensible, ce qui peut mettre la conscience en paix à bon compte, le simple regard animé de désir est déjà pour le Christ adultère, de même que la répudiation d’une femme suivie d’un remariage.
Quant au serment au nom de Dieu, il est banni au profit d’une parole toujours franche et vraie.
Ainsi, le Christ met la barre très haut et, en redéfinissant les préceptes de la Loi en son nom « eh bien moi, je vous dis », il se met au-dessus de la Loi et se fait l’égal de Dieu. On imagine la stupéfaction de son auditoire.
Il y a un appel au dépassement d’une morale qui se satisfait peut-être un peu trop vite d’elle-même et nous savons tous bien que cette attitude peut nous habiter. Nous ne commettons ni meurtre, ni adultères, donc, tout va bien.
Alors le Christ, rigoriste radical ?
Nous savons bien que le découragement peut toujours nous menacer aujourd’hui et que nous risquons de rejeter une morale, une conduite qui nous paraît impossible à suivre ou trop exigeante. Effectivement une morale impossible à suivre si nous ne comptons que sur nos propres forces.
Et c’est là qu’il faut peut-être voir dans les paroles du Christ une pédagogie.
Ce que dit le Christ vise peut-être à ne pas nous laisser tranquilles, à ne pas croire que nous sommes arrivés. Non, nous ne sommes jamais quitte de l’évangile, même si, heureusement, nous nous approchons parfois d’une vie vraiment évangélique.
Bonhoeffer, théologien luthérien allemand exécuté en 1945 par les Nazis un mois avant la fin de la guerre, a écrit que pour créer une communauté chrétienne, on doit arriver auparavant à ce moment où on ne voit plus que l’impuissance des moyens humains. On doit alors se mettre à genoux en disant, selon le message de saint Antoine le Grand, père des moines : « seigneur, voilà ! Nous ne pouvons pas. Nous ne sommes pas capables de le faire nous-mêmes. » C’est seulement à ce moment-là que se manifeste le Christ Sauveur, et la nécessité du salut qui vient du Père.
Ainsi, chaque jour de notre vie, il faut pouvoir se dire comme saint Antoine : « Seigneur, je ne suis pas capable de le faire, de me changer, de me convertir, j’ai besoin de toi, j’ai besoin du Christ pour être vraiment au Christ ! »
Ainsi, le Christ nous montre-t’il par pédagogie, l’exigence réelle de la vraie vie évangélique qui ne se contente pas de satisfaction de soi à bon compte. Non, l’évangile exige l’aide du Christ, son amour divin qui peut nous entraîner, nous soutenir nous pardonner sur ce chemin où il nous appelle. Sachons demander sans cesse cette aide.
AMEN
Frère Jean-Louis
5e dimanche du Temps Ordinaire, année A
8 février 2026
Esaïe 58, 7-10 ; psaume 111 ; 1 Corinthiens 2, 1-5 ; Matthieu 5, 13-16
Frères et Sœurs,
« Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde » : cette parole de l’évangile d’aujourd’hui sonne vraiment clair, une parole que Jésus nous envoie en direct, - j’allais dire : en pleine figure, mais aussi dans la suite des Béatitudes, que nous avons entendues dimanche dernier, et donc faites pour notre bonheur.
Rappelez-vous la parole du pape Jean-Paul 2 aux JMJ de l’an 2000 ; il disait aux jeunes : « Si vous êtes ce que vous devez être, vous mettriez le feu au monde entier. »
Nous chrétiens, nous avons reçu tout ce qu’il faut pour rayonner l’Evangile et nous le faisons si peu ou si mal. Nous oublions qu’à notre baptême, nous avons reçu la lumière du Christ, et Jésus nous dit : « Portez-la dans vos mains, mettez-la dans vos cœurs. Ne la mettez pas sous le boisseau, mais sur le lampadaire, pour qu’elle éclaire et embrase le monde. »
Entendez bien ce que dit Jésus : il ne dit pas avec précaution : « Tâchez d’être lumière, efforcez-vous de l’être toujours plus. » Non, il dit carrément : « Vous êtes la lumière du monde. »
On peut rester longtemps sur cette petite phrase et la laisser faire son chemin dans notre cœur, dans notre vie : « Qu’est-ce qui est lumière en moi, et qu’est-ce qui ne l’est pas ? » N’oublions pas ce que disait Paul : « Autrefois, vous étiez ténèbres, maintenant, dans le Seigneur, vous êtes lumière. »
Nous avons écouté tout à l’heure ce texte admirable du prophète Esaïe où Dieu s’adresse à son peuple revenu d’exil, mais ce peuple a l’impression d’être dans une impasse, rien ne va plus et il appelle le Seigneur dans la nuit. Qu’est-ce qui lui manque pour qu’il retrouve la lumière ? Et la réponse est lumineuse, mais elle est toujours d’actualité comme le pape Léon nous l’a redit dans sa dernière encyclique : « Partage avec les pauvres » ; elle est aussi très concrète : partage ton pain, ta maison, tes vêtements, combats toute injustice. Alors, si tu fais cela, tu retrouveras la lumière, ta nuit sera lumière de midi. Or ce partage est l’affaire de tous et pas seulement des ONG, du Secours Catholique ou de la Cimade : chacun de nous est concerné.
Frères & Sœurs, pour porter la lumière de l’Evangile, il n’y a pas besoin de lettre de mission : notre baptême suffit et nous pouvons le faire là où nous sommes. Il ne s’agit pas d’éblouir les autres, mais de rayonner une lumière douce, paisible et qui redonne le goût de vivre. Car nous sommes aussi le sel de la terre.
Si le sel n’est plus sel, s’il est fade, sans saveur, même l’Evangile risque d’être ennuyeux, de n’être plus qu’une morale pour des gens bien-pensants.
Alors c’est quoi, la saveur de l’Evangile : qu’est-ce qui lui donne du goût ?
Nous les moines, nous aimerions que notre vie monastique redonne du goût à l’Evangile ; je me rappelle la parole de sœur Myriam, diaconesse de Reuilly, sur la saveur monastique. « C’est sans doute, la saveur de la vie ensemble, de la prière, de la gratuité. C’est parfois cette saveur brûlante et douloureuse du pardon, cette saveur de la conversion. »
Oui, c’est la vérité de l’Evangile qui nous appelle à une conversion et justement le moine fait vœu de conversion dans la ligne même de son baptême. Il faut alors secouer la routine, les habitudes dans une conversion permanente à Jésus Christ, pour être, comme lui, sel de la terre et lumière du monde.
Il ne s’agit pas d’être un beau parleur ou un sage reconnu, Paul nous l’a rappelé, il s’agit d’être humblement serviteur de Jésus Christ, messie crucifié, qui est allé par le don de lui-même et pour la gloire du Père, jusqu’au bout de l’amour, jusqu’au bout du feu qu’il est venu allumer sur la terre.
Nous savons bien que le sel disparait dans les aliments et que le cierge se consume ; ce qui compte, c’est le goût, c’est la flamme : c’est cela sortir de soi-même et vivre pour les autres.
Je voudrais finir par une petite histoire qui nous vient des premiers moines d’Egypte au 4° siècle, ce qu’on appelle un apophtegme.
Voilà ce que disait Abba Joseph : « Si tu veux être parfait, vraiment disciple du Christ, alors deviens feu, deviens tout feu. » Et se levant, Joseph tendit ses mains vers le ciel. Et voici ses doigts : c’était 10 cierges allumés. C’est bien parce qu’il y avait une flamme dans son cœur que ses mains avaient pu s’allumer.
Oui, comme Abba Joseph, soyons dans le monde, avec le Christ, sel et lumière. Amen.
Frère Basile
Présentation du Seigneur
2 février 2026
Ml 3, 1-4 ; Ps 23 ; Lc 2, 22-40
Frères et sœurs,
Jésus, encore bébé, vient au temple conduit par ses parents qui accomplissent ainsi les préceptes de la Loi. Siméon reconnaît en ce premier-né le Messie attendu, Lumière des nations et gloire de son peuple Israël. Et les deux lectures qui ont précédé l’évangile, celle du prophète Malachie et celle du psaume, nous font entrer dans un regard immédiatement plus profond et plus théologique. Cet enfant premier-né est le Seigneur lui-même qui vient dans son temple, le Seigneur attendu pour le jour de la purification des fils de Levi. Il est le Roi de gloire, le Seigneur Dieu de l’univers, le vaillant des combats. Les images suggérées par le prophète Malachie pour exprimer cette venue du Seigneur dans son temple sont fortes : « Qui pourra soutenir le jour de sa venue ? Car il est pareil au feu du fondeur...il s’installera pour fondre et purifier...les fils de Levi. Il les affinera comme l’or et l’argent, ainsi pourront-ils présenter une offrande en toute justice... »
Quand on regarde Jésus bébé qui vient dans le temple, parle-t-on de la même personne ? Où est le feu ? Où est le creuset pour fondre et purifier ? Et pourtant l’Église qui choisit de rapprocher ces textes nous invitent à reconnaître qu’il s’agit bien du même Seigneur. Oui, le Seigneur de l’Univers a choisi de venir en cet enfant pour purifier son peuple afin qu’il puisse lui présenter une offrande en toute justice. Et comment le fait-il ? Si aujourd’hui deux tourterelles rachètent l’enfant premier-né comme le veut la loi, en mémoire de la sortie d’Egypte, demain l’enfant devenu adulte s’offrira lui-même sur la croix pour racheter son peuple de ses péchés. Si aujourd’hui le feu du fondeur semble éteint dans cette scène familière, demain sur la croix, il sera à l’œuvre lorsque Jésus reprendra les paroles du psalmiste : « Mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné » (Ps 21, 1) et que son cœur fondra comme cire au milieu de ses entrailles, pour poursuivre avec le même psaume. Oui, le Seigneur de l’Univers a choisi de purifier son peuple en laissant son fils passer par le feu du creuset, pour être fondu lui-même, lui qui n’avait rien à purifier. Par cette offrande consentie jusqu’au feu le plus extrême de la souffrance, Jésus purifiait toute l’humanité. En mettant notre foi en lui, en nous unissant à son offrande, comme nous le faisons en chaque eucharistie, nous devenons capable de présenter l’offrande pure en toute justice…
« Fais que nous puissions aussi, avec une âme purifiée, nous présenter devant toi » avons-nous demandé au début de cette célébration. En regardant Jésus s’offrant, enfant à travers ses parents, et mourant, fondant sur la croix, nous pouvons apprendre à recevoir et ajuster le désir de purification que nous portons tous. La pureté recherchée, le lent travail de purification que notamment la vie religieuse nous invite à vivre, n’est pas à vivre à la manière humaine comme un idéal d’impeccabilité. Non, la pureté recherchée, le lent travail de purification, le Christ nous invite à le chercher dans un double mouvement que nous suggère cette fête : tout d’abord dans la confiance d’un enfant qui se laisse conduire par les évènements, par les lois de la vie, et puis dans la remise de soi avec Jésus à Dieu notre Père, remise de nos faiblesses, de nos contradictions, de nos souffrances, voire de toutes les injustices qui nous font pas passer par l’eau et par le feu. Entrons dans ce mouvement d’offrande en cette eucharistie.
Frère Luc
4e dimanche du Temps Ordinaire, année A
1er février 2026
So 2, 3. 3,12-13 ; Ps 145 (146) ; 1 Co 1, 26-31 ; Mt 5, 1-12a
« Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu » (Mt 5,8)
Un cœur pur, c’est un cœur sans replis, sans compartiments, sans divisions, débarrassé des inquiétudes vaines. Il est unifié dans un seul élan vers Dieu, il aime Dieu. Ceux qui ont le cœur pur, unifié, voient Dieu.
En fait, Jésus parle au futur : « Ils verront Dieu », dit-il, car nous ne pouvons voir Dieu face à face en ce monde. Mais ceux qui ont le cœur pur, unifié, voient déjà d’une certaine manière Dieu. Ils le voient avec les yeux du cœur. Le cœur pur, unifié, voit l’invisible. Il voit les traces du passage de Dieu dans nos vies, les effets de l’action de Dieu dans ce monde.
« Voyez », dit Paul aux Corinthiens à qui il écrit sa lettre. « Voyez, considérez qui vous êtes, vous que Dieu a appelé ». Voyons, considérons qui nous sommes aujourd’hui dans cette église et, plus largement dans les communautés chrétiennes. Nous ne sommes pas beaucoup de savants, pas beaucoup de puissants de ce monde – dirigeants de ce monde, que ce soient des chefs politiques, des directeurs d’entreprises ou des représentants des grandes fortunes – ou de membres de grandes familles. La plupart des puissants de ce monde ont des choses plus importantes à faire que de se rendre dans une église pour prier. Alors voyez ceux qui s’arrêtent pour prendre le temps d’écouter la parole et la garder dans leur cœur. Considérez-vous vous-mêmes. Peu d’entre vous font « la une » des journaux ou ont des millions de suiveurs sur leur compte instagram ou leur chaîne youtube. Vous ne négociez pas le cours du blé et vous n’êtes pas ceux que prenez les décisions diplomatiques ou militaires qui déterminent les relations entre nations. Il en est ainsi parce que Dieu n’agit pas par la force des armes ou le déploiement de richesses. Au contraire, dit Paul, Dieu a choisi ce qui est faible dans ce monde pour manifester sa puissance. Nous sommes des gens insignifiants. Nous 69 n’avons aucuns mérites personnels à faire valoir devant Dieu pour justifier que nous soyons ici, aujourd’hui.
Ce choix, pour ceux qui ont le cœur pur, manifeste qui est Dieu. Ceux qui voient avec les yeux du cœur voient Dieu dans ce choix. Sa puissance, sa vie, son action sans relâche dans ce monde se réalisent au travers de ce qui paraît faible, sans apparence. Tel est le message de la croix, telle est la bonne nouvelle du Christ mort et ressuscité que nous célébrons chaque dimanche. Ainsi, les pauvres en esprit sont ceux qui ne se croient pas sages par eux-mêmes. Ils ne sont pas plein d’eux-mêmes. Leur cœur est un espace ouvert pour accueillir l’Esprit de Dieu, la sagesse du Christ, et Jésus les dit heureux. Les doux sont ceux qui savent mettre des limites à leurs ambitions. Ils n’envahissent pas le territoire d’autrui, mais se réjouissent que leurs voisins, leurs frères et leurs sœurs puissent disposer d’un espace à eux pour s’épanouir. Jésus les dit heureux. Ceux qui pleurent sont ceux qui ne s’accrochent pas à ce qui doit mourir, qui font le deuil de ce qu’ils doivent quitter, de ce à quoi ils doivent renoncer, dans la confiance de la vie nouvelle que Dieu ressuscitera. Et Jésus les dit heureux. Ceux qui ont faim et soif de justice sont ceux qui sont prêts à s’engager de tout leur être pour que leurs prochains soient traités avec respect et puissent vivre dans la dignité. Et Jésus les dit heureux. Ceux qui sont miséricordieux sont ceux qui sont émus aux entrailles devant la souffrance de leurs semblables ; ils ne jugent pas, ne condamnent pas, mais cherchent à apporter soutien et réconfort. Et Jésus les dit heureux. Tous ceux-là font œuvre de paix. Ils collaborent inlassablement à la construction d’une maison commune pour tous les peuples. Ils cherchent à ce que notre planète soit un lieu où chaque espèce reçoive l’attention qu’elle mérite, dans un juste partage des ressources. Et Jésus les dit heureux. Tous ceux-là aussi, sont prêts à payer de leur personne pour que les plus petits qui peuplent la terre soient protégés. Ils sont prêts à affronter les insultes, les persécutions, à ce qu’on parle faussement d’eux pour que la justice ne soit pas bafouée. Et Jésus les dit heureux. Si Jésus appelle les dit tous heureux, ce n’est pas qu’il considère que le bonheur consiste à être pauvre, dans la tristesse et persécuté. En effet, ceux qui pleurent et manquent sont plutôt dans le malheur tant qu’ils ne savent pas que la consolation les attend. Le bonheur dont parle Jésus est le bonheur de goûter la vie du royaume des cieux, d’avoir la terre en partage, d’être consolé, d’être rassasié, de recevoir miséricorde, d’être appelés fils et filles de Dieu. Or ce bonheur n’est pas seulement un bonheur à venir, mais il est déjà un bonheur que nous pouvons vivre aujourd’hui, dès lors que nous savons que les souffrances du temps présents préparent la venue de Celui qui essuiera toutes larmes et établira la paix véritable.
C’est pourquoi, dans les épreuves d’aujourd’hui, nous pouvons déjà nous réjouir et même être dans l’allégresse, car nous savons que c’est seulement dans la faiblesse assumée et habitée de l’amour de Dieu et du prochain que la vie nouvelle du Ressuscité peut nous être donnée personnellement et communautairement. Telle est la véritable 70 sagesse que nous a révélée le Christ sur la croix. Et mêmes si nous paraissons fous aux yeux du monde, nous sommes sages aux yeux de Dieu quand cette sagesse habite nos cœurs. Dès lors, si nos cœurs sont capables de garder précieusement cette sagesse, c’est qu’ils sont devenus purs. Alors nous voyons déjà ce qui reste invisible pour le monde, pour les yeux de la chair. Alors nous voyons Dieu, nous voyons Dieu à travers la puissance de son action, qui opère discrètement au cœur du monde. Alors nous voyons s’accomplir ce que chante le psalmiste (Ps 145[146]). Nous voyons autour de nous des hommes et des femmes qui font l’expérience de la miséricorde divine. Des personnes sont libérées d’addictions, d’emprises diverses ou même de prisons où elles étaient détenues injustement, d’autres sont soulagées du fardeau d’observances trop lourdes qu’on leur imposait ou osent dire non au harcèlement ou aux abus, d’autres qui étaient aveugles aux comportements tordus qui étaient les leurs ont enfin les yeux qui s’ouvrent, d’autres qui étaient immigrées ou abandonnées trouvent accueil et refuge. Alors nous pouvons nous associer au chant du psalmiste et dire : « Alleluia ! Loue le Seigneur ô mon âme. Je veux louer le Seigneur tant que je vis, je veux jouer pour mon Dieu tant que je dure. Ne comptez pas sur les puissants, sur des êtres humains incapables de sauver. (…) Heureux qui a pour appui le Dieu de Jacob et pour espoir le Seigneur son Dieu. » Tel est le Dieu que nous contemplons dans notre célébration de ce jour.
Pasteur Pierre-Yves Brandt
3e dimanche du Temps Ordinaire, année A
25 janvier 2026
Es 8, 23 b- 9, 3 ; Ps 26 (27) ; 1 Co 1, 10-13.17 ; Mt 4, 12-23
Chères sœurs, chers frères,
Les évangélistes nous rapportent que, juste après son baptême, Jésus est envoyé par l’Esprit-Saint dans le désert pour y être tenté par le diable. Lors de son baptême, il a entendu la voix venant du ciel ouvert, disant : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu’il m’a plu de choisir » (Mt 3,17). La tentation est grande pour Jésus de s’emparer de cette déclaration pour se lancer dans une démonstration de ses pouvoirs divins : se nourrir à partir de rien, braver les lois de la nature en sautant dans le vide, devenir rapidement le propriétaire de la terre entière, même s’il faut pour cela s’incliner devant le diable. N’est-ce pas grisant de savoir qu’on est Dieu ? Jésus résiste à en tirer bénéfice pour lui-même. Il sait que son Père du ciel n’a pas pour ambition de transformer l’humanité entière en escadrons de laquais à son service. Tout à l’inverse, il veut élever ses créatures à son rang, il rêve que toutes les femmes et tous les hommes deviennent à son image, des êtres prêts à se perdre pour que ceux qui les entourent soient des êtres libres et debout. Jésus appelle cela, la conversion. C’est pourquoi, habité par cet Esprit de don de soi et non d’emprise et de captation, Jésus se met à parcourir la Galilée en proclamant : « Convertissez-vous : le Règne des cieux s’est approché » (Mt 4,17).
C’est cet appel que l’apôtre Paul a entendu sur le chemin de Damas. Aujourd’hui, 25 janvier,
nous fêtons la conversion de Paul. L’apôtre Paul a été saisi par la parole du Seigneur Jésus dont il
venait persécuter les disciples à Damas : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » Il est
tombé à terre. Et son arrogance se transforme en un zèle pour annoncer partout que Jésus est le Sauveur, qui nous libère de la centration sur nous-mêmes. C’est pourquoi, plus tard, alors qu’il y a des tensions et des luttes de pouvoir dans l’Eglise naissante, il va s’offusquer de ces rivalités.
« Je m’explique, dit-il.
Chacun de vous prend parti en disant :
‘Moi, j’appartiens à Paul’,
ou bien :
‘Moi, j’appartiens à Apollos’,
ou bien :
‘Moi, j’appartiens à Pierre’,
ou bien :
‘Moi, j’appartiens au Christ’.
Le Christ est-il donc divisé ?
Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ?
Est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés ? » (1 Co 1,12-13)
Si Paul peut renoncer à entrer en rivalité avec d’autres autorités de l’Eglise, c’est qu’il a été touché par la lumière divine. Dans le livre des Actes, l’évangéliste Luc rapporte un discours que Paul adresse au roi Agrippa. Dans ce discours, il parle d’une lumière plus éclatante que le soleil et qui l’entoure (Ac 26,13 ; cf aussi Ac 9,3), accompagnée de la voix de Jésus qui lui dit qu’il l’institue témoin de cette vision, pour la transmettre aux nations païennes, « afin de leur ouvrir les yeux, de les détourner des ténèbres vers la lumière, de l’empire de Satan vers Dieu,
afin qu’ils reçoivent le pardon des péchés et une part d’héritage (...) par la foi » en Jésus (Ac 26,16-18).
Par la foi :
Croire en Jésus délivre de la course au pouvoir, du désir de l’emporter sur les autres. Quand nous sommes dans de telles dynamiques d’accaparement, nous sommes comme des trous noirs qui suçons l’énergie des autres qui nous entourent. Les astronomes qui observent le ciel décrivent ainsi des lieux de l’espace qui absorbent la lumière. Dans l’espace des relations interpersonnelles, il peut arriver que nous rencontrions des personnes qui focalisent sur elles tout ce que les personnes qui les entourent déploient comme énergie. Si nous nous comportons comme des trous noirs, nous absorbons tout ce que ceux qui nous entourent font rayonner. Ce faisant, nous dévitalisons l’entourage dans lequel nous nous trouvons et nous péchons, parce que nous nous mettons au centre, à la place de Dieu. « Moi, moi, admirez-moi », disent les trous noirs de l’espace relationnel. A l’inverse, quand nous mettons notre foi en Jésus, nous disons : écoutez-le, suivez-le. Et, ce faisant, nous réfléchissons la lumière par laquelle il nous éclaire.
C’est ainsi que se comporte Jésus là où il se présente : comme rayonnant de lumière. Il ne retient rien pour lui-même, mais il diffuse la clarté. Au moment où il se met à proclamer la venue du Règne de Dieu, l’évangéliste Matthieu dit que « Le peuple qui se trouvait dans les ténèbres a vu une grande lumière ; pour ceux qui se trouvaient dans le sombre pays de la mort une lumière s’est levée » (Mt 4,16), citant le prophète Esaie (9,1).
Un être lumineux, c’est un être dépossédé de soi. Celui ou celle qui est centré sur soi est comme un trou noir : il absorbe la lumière. Celui ou celle qui s’est dépossédé de soi et s’est donné à Dieu rayonne.
Et la chose merveilleuse que rapporte l’évangéliste Matthieu, c’est que là où Jésus passe, il propulse dans un élan de vie ceux qu’il appelle et il soulage ceux qui ployaient sous des fardeaux. Simon Pierre, André, Jacques, Jean sont invités à partager sa mission : je ferai de vous des pêcheurs d’êtres humains. Le contact avec la lumière a quelque chose de
contagieux. Jésus ne s’approprie pas des suiveurs serviles : au contraire, il leur promet qu’ils partageront sa mission. Plus tard il leur dira même qu’ils feront des choses plus grandes que lui (Jn 14,12). Nous devenons tous des lumières pour les autres quand nous croyons en Jésus, c’est-à-dire quand nous croyons que le don de soi, le choix de donner sa vie pour libérer les autres, nous transforme en lumières pour le monde. Et là où Jésus, lumière de Dieu pour le monde passe, ceux qu’il rencontre sont vraiment libérés de leurs infirmités, soulagés des fardeaux qui pesaient sur eux.
En ce dimanche où nous célébrons la résurrection de Jésus, la victoire de la vie divine sur la mort, la victoire de la lumière véritable sur les ténèbres, devenons toujours plus des
flambeaux. Dépréoccupés de nous-mêmes, laissons la vie de Dieu nous embraser tout entiers, non seulement individuellement, mais communautairement, pour que nous ne soyons plus qu’un seul corps et qu’une seule âme, au-delà des rivalités vaines qui divisent le corps du Christ. Telle est notre prière pour l’unité des Eglises dans le monde, telle est notre
prière pour la communauté de la Pierre-qui-Vire qui vient d’entrer en retraite pour une
semaine, telle est notre prière pour le corps de l’Eglise invisible que constituent tous les
croyants qui peuplent la terre et auquel chacun de vous, ici présent, appartient. Que le Christ nous
enveloppe de sa lumière et nous guide sur le chemin d’éternité.
Pasteur Pierre-Yves Brandt
Fête du Père-abbé Luc, 24e anniversaire de son élection abbatiale
23 janvier 2026
1 Sa 24, 3-21 ; Mc 3, 13-19
Jésus appelle, il choisit, il institue, il envoie…les 12 apôtres dont on nous rapporte soigneusement les noms, avec pour l’un ou l’autre des caractéristiques propres…. Nous avons là en germe l’Église qui va grandir à partir de la prédication apostolique.
Une communauté monastique est comme une petite cellule de cette grande Église… Et elle est rassemblée, elle aussi, par l’appel de Jésus fait à chacun d’entre nous. Il nous a choisis, il nous institue en nous constituant en corps grâce à la Règle de St Benoît et à nos Constitutions… et il nous envoie, non pas au loin, mais par la conversion de nos mœurs en ce lieu pour que toute notre vie témoigne de l’Évangile. Quand Jésus appelle, comme pour les apôtres, il n’appelle pas des clones, mais des personnalités très différentes. Chacun de nous arrive avec son tempérament, son histoire, ses dons, ses points faibles aussi. Nous pouvons rendre grâce au Seigneur qui sait ce qu’il fait quand il met ensemble des visages humains qui d’eux-mêmes ne se seraient pas rassemblés. Il sait mieux que nous comment dans la mystérieuse alchimie de la vie communautaire, nous allons peu à peu nous épauler, nous édifier mutuellement au gré des frictions, des conflits peut-être, mais aussi au gré des projets menés ensemble, des moments de joie et de partage. Devant ce mystère de la vie commune qui se déploie, qui grandit, parfois stagne peut-être ou souffre, nous sommes petits. Car c’est le mystère de notre propre croissance personnelle qui se joue, profondément tissée avec celle des autres frères. Pour cela, ensemble nous nous confions à l’œuvre de l’Esprit Saint qui est le secret artisan de toute communion vraie…. Et à chacun de nous, il revient cette part obscure du labeur quotidien de conversion, pour peu à peu se détourner de la préoccupation envahissante de soi, pour nous tourner un peu plus vers le Seigneur et vers les autres… Mystérieux labeur quotidien qui voudrait nous unifier un peu plus en nous même d’abord et entre nous... Les uns avec les autres, les uns par les autres, nous sommes façonnés pour devenir peu à peu nous-même. Cette nuit, nous entendions St J. H. Newmann nous dire ce labeur : « Tant que les chrétiens ne rechercheront pas l’unité et la paix intérieures en leur propre cœur, jamais l’Église elle-même ne sera dans la paix et l’unité au sein de ce monde qui les entoure »… Nous pouvons entendre combien notre labeur de conversion personnelle, et communautaire est profondément missionnaire, dans la mesure où il impacte toute l’Église…
En ce jour de fête qui nous donne de nous réjouir ensemble du bonheur d’être appelé à servir le Seigneur en ce lieu, ensemble, sous une Règle et un Abbé, nous pouvons rendre grâce pour tous les dons que les Seigneur nous fait à chacun et qu’il nous donne de mettre en commun pour le bien de tous. Nous pouvons aussi nous confier à l’œuvre de son Esprit pour qu’il nous trouve un peu plus dociles encore à son appel qui nous invite toujours à une sortie de nous-même.
Frère Luc
Fête de l\'Epiphanie - année A
4 janvier 2026
Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.5-6 ; Mt 2, 1-12
Frères et sœurs,
Il y a quelque temps, une grand-mère me rapportait un dialogue avec sa petite fille. Celle-ci s’était étonnée que sur le sapin de la crèche, on n’ait pas mis une étoile. Et la grand-mère de commenter : « la prochaine fois, je sais que si je n’ai pas mis l’étoile, cela n’ira pas… » Cette petite fille avait compris qu’un sapin sans étoile n’est pas vraiment un sapin de Noël… Car c’est l’étoile qui lui donne son vrai sens… Il est intéressant d’entendre à travers cet imaginaire enfantin que l’étoile est peut-être une des images les plus adaptées à nous les humains sur le chemin de la reconnaissance du mystère du Christ.
En effet, nous sommes peut-être spontanément moins éclairés ou soutenus par l’image de la lumière glorieuse dont parle le prophète Isaïe : « Elle est venue ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi ». Celle peut faire écho à une autre image très ardente du prophète Malachie qui parle de « soleil de justice »… Ces images prophétiques sont peut-être encore trop fortes pour nos yeux humains encore en chemin, qui déjà sur cette terre ne peuvent fixer le soleil sans en être brûlés… Oui, ces prophètes voient plus loin et plus profondément que nous. Ils nous disent en image combien est grand le mystère de notre Dieu, et ici particulièrement le mystère de son Christ-Messie qui va venir. Ils voient combien sa venue entraînera une plénitude de bonheur qui chasse toute ténèbre et toute obscurité. En nous donnant d’entendre ces textes prophétiques, la liturgie nous entraîne elle-aussi à aller toujours plus loin dans la recherche et la connaissance de notre Dieu, et de son Fils Jésus, venu parmi nous. Par la foi, déjà nous entrevoyons la profondeur du mystère, et en même temps, parce que nous sommes encore dans la foi, il nous échappe toujours en partie. Notre connaissance de la lumière reste toujours dans la nuit…
C’est pour cela, que l’image de l’étoile nous reste peut-être plus accessible. Comme les mages, et avec eux, nous accueillons l’inattendu du Christ et nous restons en marche, nous cherchons. Nous croyons au Christ, Lumière du monde, Astre d’En Haut venu nous visiter, et nous savons que la lumière n’est pas encore pleinement établie dans notre monde. Nos existences et celles de nos contemporains buttent encore sur bien des énigmes, celle du mal, de la souffrance, des injustices et celle de cette liberté que nous pouvons utiliser si mal… Bien des zones de notre vie humaine restent dans l’obscurité. La lumière du Christ ne les a pas encore pénétrés. Allons-nous nous décourager ? Peut-il en être autrement ? Une part de nous-mêmes aimerait bien que la lumière soit éclatante pour tous, et que dans l’évidence la vie humaine devienne juste et droite… Mais toute la révélation biblique ne cesse ne nous redire que telle n’est pas la manière avec laquelle le Seigneur veut nous conduire à Lui. J’ai été frappé en préparant cette homélie de voir que le dernier titre que le livre de l’Apocalypse donne à Jésus, c’est « Étoile du matin », avant de finir par l’invitation à l’appeler : « Viens Seigneur Jésus ». Oui, au moment de l’histoire où nous sommes, dans l’attente de la venue glorieuse du Christ, dans le désir qu’Il vienne enfin tout illuminer, nous pouvons nous tourner vers Lui, Jésus vivant auprès de son Père. Il est l’Étoile du matin, cet astre qui précède de peu le jour. Il est Celui dont nous avons suffisamment de connaissance pour le suivre avec assurance, dans la confiance qu’il nous conduira de manière sûre vers le Jour qui n’est pas loin Ainsi, comme les mages, nous avons déjà reconnus l’astre de nos vies, le Christ, l’Étoile du matin. Par sa venue sur la terre, par sa mort et sa résurrection, il a laissé au cœur de l’histoire humaine une trace lumineuse indélébile. Il brille désormais à l’horizon de nos matins car il a ouvert du sens, en aimant jusqu’au coeur de toute souffrance. Alors avec courage, il nous faut poursuivre la route. Comme nous y invitera l’oraison de la communion, nous pouvons prier : « que la clarté d’en haut nous dirige en tout temps et en tout lieu, et puisque tu nous fais communier à ce mystère, puissions-nous désormais le pénétrer d’un regard pur et l’accueillir dans un cœur plus aimant »…
Frère Luc
Sainte Marie, Mère de Dieu - année A
1er janvier 2026
Nb 6, 22-27 ; Ga 4, 4-7 ; Lc 2, 16-21
Frères et Sœurs,
En ce premier jour de l’année, l’Église nous invite à honorer plus particulièrement la Vierge Marie, Mère de Dieu. Parmi nous les humains, elle occupe une première place que cette fête placé en tête de l’année nous redit pour notre plus grande joie. Et en même temps, rien d’une première place de celle qui réussit tout, ou bien la première place de celle qui fait de grandes choses comme bien d’autres saints dans l’Église qui ont laissé derrière une grande œuvre théologique ou spirituelle (qu’on pense à St Augustin, Ste Thérèse d’Avila, don Bosco et plus proche de nous Mère Teresa….), Non Marie n’a rien fait d’éclatant, elle a accueilli les évènements qui se sont présentés à elle, sous la forme de la parole de l’ange, ou encore aujourd’hui sous celle des bergers, plus tard, ce sera celle de Siméon, et au cours du ministère, ce seront certaines paroles fortes de Jésus son Fils, jusqu’à celles données sur la Croix… Marie a consenti à devenir ce qu’elle était appelée à être : la Mère du Messie, maternité dont on mesurera peu à peu avec le temps toute la grandeur comme en témoignera le titre de Mère de Dieu qu’on lui donnera en 431, au concile d’Éphèse. Voilà la grande sainteté de Marie qui a la première place parmi les humains, parce qu’elle a consenti de bout en bout au don de la Vie qui lui était fait. Elle s’est laissée traverser de part en part, pour offrir à notre humanité l’Auteur de la Vie. Dans la sainteté de Marie, rien qui peut nous effrayer, rien qui pourrait susciter notre envie, rien qui nous mettrait mal à l’aise. Non, la sainteté de Marie est profonde et si simple à la fois qu’elle ne peut que nous la rendre très familière à nos côtés, comme une Mère sur laquelle on peut toujours s’appuyer, auprès de laquelle on peut toujours venir se confier, ou simplement être là parce qu’on sait qu’on ne sera pas jugé, encore moins rejeté. N’est ce pas la raison pour laquelle, spontanément le peuple chrétien se tourne vers elle, non pas en lui faisant jouer un rôle qui n’est pas le sien, prendre la place de son Fils. Non, nous nous tournons vers elle avec confiance parce que toute sa vie nous dit qu’elle fut là où il fallait être, même si ce ne fut pas toujours sans interrogations, ni hésitations. Justement, avec toutes ses questions simplement présentées (comment cela va-t-il se faire ? pourquoi nous as-tu fait cela ; ils n’ont plus de vin…), elle a apporté sa part à l’explicitation du mystère pour y consentir un peu plus consciemment… ce qui ne signifie pas qu’il ne restait pas des obscurités…. Où était sa force ? Dans l’Esprit Saint bien sûr, qui la couvrit de son ombre… mais aussi dans sa capacité à garder tous les évènements rencontrés pour les méditer dans son coeur…
Oui, ce matin en ce début d’année, rendons grâce au Seigneur qui nous a donné sa Mère,une telle mère si proche comme première de cordée de notre humanité. Venons auprès d’elle pour lui confier notre vie afin qu’elle nous apprenne à la mettre un peu plus sous la lumière de son Fils. Mettons-nous à son école pour recueillir à travers tous les évènements de nos vies, le poids, le sens profond qui illumine, édifie, permet d’aller toujours un peu plus loin sous la conduite de l’Esprit.
Frère Luc
Dimanche de la Sainte Famille
28 décembre 2025
Si 3, 2-6.12-14 – Ps 127 – Col 3, 12-21 – Mt 2, 13-15.19-23
Frères et sœurs,
Nous venons de fêter la Nativité du Seigneur et la liturgie de l’Eglise nous offre, dans ce mouvement de fêtes la Sainte Famille.
A notre époque où la famille est plébiscitée comme valeur refuge par les sondages d’opinion, nous savons également qu’elle connaît des difficultés, voire des crises, il ne faut pas se le cacher. Séparations, divorces, violences intra-familiales, personnes seules élevant des enfants, couples sortant des formes traditionnelles, couples « No Kids », c’est-à-dire ne désirant pas d’enfants. Cette fête de la Sainte Famille est-elle anachronique ?
Oui, si nous la voyons comme une famille idéale, sans souci puisque parfaite, au-dessus de toute préoccupation humaine et à l’abri de toute épreuve.
Sauf que la famille du Christ, ce n’est pas cela. Bien sûr un amour, d’une qualité certainement exceptionnelle, y règne, mais, lors d’un pèlerinage à Jérusalem, Marie et Joseph ont quand même dû chercher trois jours Jésus lorsqu’il s’était éclipsé pour se rendre au Temple, chez son Père…
L’évangile de ce jour, nous rappelle une réalité plus immédiate, à la naissance de Jésus, celle de la fuite en Egypte pour échapper à la rage meurtrière d’Hérode. La naissance du Christ avait été déjà assez mouvementée, lors d’un déplacement pour le recensement et la naissance dans une étable, la suite l’est encore plus. La Sainte Famille pourrait être intitulée patronne des migrants, et ce n’était pas pour des causes économique mais pour la survie tout court.
Débuts dramatiques donc, pourtant l’évangéliste Matthieu y a vu l’accomplissement d’une prophétie de l’Ancien Testament, celle du prophète Osée : « D’Egypte, j’ai appelé mon fils » qui rappelle la venue du peuple d’Israël en Terre promise, moment de grâce donc. Ce même récit nous montre l’obéissance de Joseph à la volonté de Dieu qui fera que la famille ira à Nazareth pour accomplir, là aussi une prophétie : « Il sera appelé Nazaréen » dont l’auteur n’a pas été identifié.
Rien donc de romantique. Dès la naissance de Jésus, se déchaînent des forces contraires qui menacent la vie de l’enfant et de sa famille.
La première lecture nous donne des conseils de piété familiale traditionnelle avec un réalisme qui rejoint notre société où l’allongement de la vie conduit à des expériences que les anciens connaissaient aussi. Le respect envers les parents, le soutien des parents vieillissants, c’est là que se vivent aussi la charité et l’évangile.
Si l’Eglise a choisi comme seconde lecture, écrite par saint Paul, une lettre adressée à une communauté ecclésiale bien précise, c’est que cette lettre témoigne aussi d’attitudes qui peuvent se vivre concrètement dans cette communauté miniature qu’est la famille avec ce souhait de se laisser habiter par la parole du Christ. Avec cette fin dont je me souviens qu’elle nous faisait toujours sourire lorsque nous l’entendions en famille à la messe : les parents se retournant vers nous, les enfants lorsqu’il s’agissait d’obéir en toutes choses aux parents, et nous, les jeunes nous retournant vers les parents lorsqu’il s’agissait de ne pas exaspérer les enfants. Les relations n’ont pas beaucoup changé au cours des siècles.
Ainsi, il me semble que la Bible, Ancien et Nouveau Testament n’est pas dans le rêve, dans l’illusion de vertus inatteignables, d’une famille épargnée de toute épreuve. Non, la Sainte Famille a connu nombre de soucis, d’angoisses sans doute. Ainsi, ne rêvons pas d’une vie chrétienne sans souci.
Les catholiques de Chine en font bien l’expérience amère aujourd’hui avec les interdictions de toutes sortes qui les menacent. Etre chrétien et vouloir le dire n’est pas de tout repos.
Oui, suivre le Christ, le mettre au centre de nos vie familiale et communautaire est source de bonheur, mais sans éviter les combats de la vie quotidienne dans un monde qui n’est pas encore entré totalement dans le Royaume de Dieu.
Une chose, et non des moindres, pourrait encore être dite au sujet de la Sainte Famille. Le dogme de la Trinité fait penser que Dieu étant en lui-même relation de Père à Fils dans l’Esprit, du coup, toute relation humaine est importante, puisque l’homme est à l’image de Dieu, ou devrait tendre à l’être. Eh bien, si Dieu s’est fait homme en Jésus Christ dans une famille humaine, cela implique que cette réalité de la famille a été sanctifiée par cette présence de Dieu lui-même dans une famille simple, qui n’a pas défrayé la chronique en son temps et qui fera même que les habitants de Nazareth auront du mal à accepter que Jésus, le fils du charpentier Joseph, puisse faire des miracles, être le Messie. Ainsi, la fête de la Sainte Famille insiste sur cette simplicité de Dieu, du Christ, qui prend à rebours tous nos désirs de puissance, de reconnaissance. En fait, Dieu qui se fait homme ne s’est pas fait tellement remarquer, au moins durant les 30 premières années de sa vie et la grande histoire n’a rien retenu de la vie du Christ. C’est essentiellement la foi des croyants, après la résurrection, qui nous l’a fait connaître. Mais c’est là une autre histoire.
Une dernière chose, qui me paraît très importante, est que l’évangile ne sacralise pas la cellule père-mère-enfant qui nous vient plutôt du 19e siècle et ne correspond pas à la famille juive bien plus large du temps de Jésus. Pour Jésus, la vraie famille est spirituelle. Souvenez-vous de sa réponse à une personne lui disant que sa mère et ses frères étaient dehors et cherchaient à lui parler : « Voici ma mère et mes frères. Car celui qui fait la volonté de mon père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère. » Ou encore, à la femme qui lui lance « Heureuse la mère qui t’a porté dans ses entrailles ! », Jésus répond : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui la gardent. »
Frères et sœurs, la Sainte Famille n’est pas une réalité ancienne, hors de notre portée. Nous pouvons en faire vraiment partie en faisant la volonté de Dieu. C’est le Christ lui-même qui nous l’a dit.
Réjouissons-nous donc de cette joie apportée par ces fêtes de Noël et appelée à se déployer selon notre désir d’agir, dans l’Esprit Saint, selon la volonté de Dieu.
AMEN
Frère Jean-Louis
Noël - Messe du jour
25 décembre 2025
Isaïe 52, 7-10 / ps 97 ; Hébreux 1, 1-6 ; Jean 1, 1-18
Frères et sœurs, quel contraste entre l’évangile de cette nuit, la naissance de Jésus à Bethléem racontée par st Luc, et le début de l’évangile de st Jean, un texte fascinant que nous venons d’entendre. Il a même été chanté ! C’est pourtant le même mystère exprimé cette fois en quelques mots : « Le Verbe s’est fait chair : il a habité parmi nous ».
Le premier mot du 4° évangile m’attire : « Au commencement », car il reprend le premier mot de la Bible, le début de la Genèse. Mais de quel commencement s’agit-il, car il remonte bien plus loin que la création, il remonte en Dieu même, comme si en Dieu il pouvait y avoir un commencement. Ne sommes-nous pas ici devant l’inexprimable ? Le mystère caché en Dieu, la Parole tournée vers Dieu et par laquelle tout a été fait, parole créatrice, dit la lettre aux Hébreux ; cette parole, qui est Lumière et Vie, va se communiquer aux hommes, venir chez les hommes avec tous les risques de n’être pas reçue, ni reconnue : il y a, dans la Bible,comme un crescendo jusqu’à cet événement inouï de la naissance de Dieu parmi les hommes.
Notre foi chrétienne tient en effet dans ces 3 mots : « La Parole s’est faite chair. » Le mystère de l’Incarnation, c’est la naissance de Dieu dans notre chair ; le mystère de Noël, c’est l’humanité de Dieu. Dieu s’est fait homme. St Jean nous dit : « Dieu, personne ne l’a jamais vu », mais le Fils prend notre humanité pour nous le faire connaître. Paradoxe étonnant : Dieu nous parle par son Fils devenu l’un d’entre nous, et nous pouvons non seulement l’entendre, mais le voir et le toucher.
Dans un de ses livres, Christian Bobin a écrit : « Je cherche l’humain : c’est pour voir Dieu. » L’évangile lui répond : Depuis que Jésus est venu dans notre humanité, nous pouvons voir Dieu, le reconnaître en tout homme rencontré, celui qui a faim, celui qui est malade ou en prison. Mais est-ce si évident ? C’est la foi qui nous le dit.
La clé n’est-elle pas dans les 3 mots suivants de l’évangile : « Nous avons vu sa Gloire ». Cela nous renvoie au psaume 84 « La Gloire habitera notre terre » Rapprochement étonnant : car dans l’évangile, Jean a écrit : « Il a habité parmi nous, et nous avons vu sa Gloire », expérience qu’il nous est donné de faire puisque Dieu vient vraiment habiter parmi nous.
Apprendre à voir la Gloire de Dieu dans nos vies, dans nos relations humaines pour en être témoins et la porter aux autres, n’est-ce pas une des grâces de Noël, un chemin de lumière dans la nuit, qui nous est suggéré en regardant la crèche.
Il faut peut-être un cœur d’enfant pour voir la lumière. Ce n’est pas une lumière clinquante ou brillante, c’est une lumière douce, intérieure : c’est la Gloire de Dieu qui apparaît sur un visage d’enfant, sur le visage de nos frères, expérience d’un monde nouveau transfiguré, source d’espérance, espace de confiance.
Quelqu’un m’avait écrit un jour : « Sa Lumière, c’est dans nos ombres qu’elle donne toute sa pleine clarté. » Car les ombres dans le monde d’aujourd’hui semblent prendre toute la place : guerres, persécutions, souffrances, maladies, pauvretés, laissant planer en nous le doute et nous poser bien des questions : la Parole de vie est-elle vraiment venue dans notre humanité ? A-t-elle été reçue, reconnue ? C’est là qu’il faut encore réveiller notre foi
A Noël tout peut recommencer dans nos vies si nous laissons la lumière de Dieu, sa Gloire, nous pénétrer, et donner dans nos ombres sa pleine clarté. Alors nous pourrons chanter en vérité « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et Paix sur la terre à ses enfants bjen-aimés ! »
Frère Basile