Homélies
Liste des Homélies
Fête de l\'Epiphanie - année A
4 janvier 2026
Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.5-6 ; Mt 2, 1-12
Frères et sœurs,
Il y a quelque temps, une grand-mère me rapportait un dialogue avec sa petite fille. Celle-ci s’était étonnée que sur le sapin de la crèche, on n’ait pas mis une étoile. Et la grand-mère de commenter : « la prochaine fois, je sais que si je n’ai pas mis l’étoile, cela n’ira pas… » Cette petite fille avait compris qu’un sapin sans étoile n’est pas vraiment un sapin de Noël… Car c’est l’étoile qui lui donne son vrai sens… Il est intéressant d’entendre à travers cet imaginaire enfantin que l’étoile est peut-être une des images les plus adaptées à nous les humains sur le chemin de la reconnaissance du mystère du Christ.
En effet, nous sommes peut-être spontanément moins éclairés ou soutenus par l’image de la lumière glorieuse dont parle le prophète Isaïe : « Elle est venue ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi ». Celle peut faire écho à une autre image très ardente du prophète Malachie qui parle de « soleil de justice »… Ces images prophétiques sont peut-être encore trop fortes pour nos yeux humains encore en chemin, qui déjà sur cette terre ne peuvent fixer le soleil sans en être brûlés… Oui, ces prophètes voient plus loin et plus profondément que nous. Ils nous disent en image combien est grand le mystère de notre Dieu, et ici particulièrement le mystère de son Christ-Messie qui va venir. Ils voient combien sa venue entraînera une plénitude de bonheur qui chasse toute ténèbre et toute obscurité. En nous donnant d’entendre ces textes prophétiques, la liturgie nous entraîne elle-aussi à aller toujours plus loin dans la recherche et la connaissance de notre Dieu, et de son Fils Jésus, venu parmi nous. Par la foi, déjà nous entrevoyons la profondeur du mystère, et en même temps, parce que nous sommes encore dans la foi, il nous échappe toujours en partie. Notre connaissance de la lumière reste toujours dans la nuit…
C’est pour cela, que l’image de l’étoile nous reste peut-être plus accessible. Comme les mages, et avec eux, nous accueillons l’inattendu du Christ et nous restons en marche, nous cherchons. Nous croyons au Christ, Lumière du monde, Astre d’En Haut venu nous visiter, et nous savons que la lumière n’est pas encore pleinement établie dans notre monde. Nos existences et celles de nos contemporains buttent encore sur bien des énigmes, celle du mal, de la souffrance, des injustices et celle de cette liberté que nous pouvons utiliser si mal… Bien des zones de notre vie humaine restent dans l’obscurité. La lumière du Christ ne les a pas encore pénétrés. Allons-nous nous décourager ? Peut-il en être autrement ? Une part de nous-mêmes aimerait bien que la lumière soit éclatante pour tous, et que dans l’évidence la vie humaine devienne juste et droite… Mais toute la révélation biblique ne cesse ne nous redire que telle n’est pas la manière avec laquelle le Seigneur veut nous conduire à Lui. J’ai été frappé en préparant cette homélie de voir que le dernier titre que le livre de l’Apocalypse donne à Jésus, c’est « Étoile du matin », avant de finir par l’invitation à l’appeler : « Viens Seigneur Jésus ». Oui, au moment de l’histoire où nous sommes, dans l’attente de la venue glorieuse du Christ, dans le désir qu’Il vienne enfin tout illuminer, nous pouvons nous tourner vers Lui, Jésus vivant auprès de son Père. Il est l’Étoile du matin, cet astre qui précède de peu le jour. Il est Celui dont nous avons suffisamment de connaissance pour le suivre avec assurance, dans la confiance qu’il nous conduira de manière sûre vers le Jour qui n’est pas loin Ainsi, comme les mages, nous avons déjà reconnus l’astre de nos vies, le Christ, l’Étoile du matin. Par sa venue sur la terre, par sa mort et sa résurrection, il a laissé au cœur de l’histoire humaine une trace lumineuse indélébile. Il brille désormais à l’horizon de nos matins car il a ouvert du sens, en aimant jusqu’au coeur de toute souffrance. Alors avec courage, il nous faut poursuivre la route. Comme nous y invitera l’oraison de la communion, nous pouvons prier : « que la clarté d’en haut nous dirige en tout temps et en tout lieu, et puisque tu nous fais communier à ce mystère, puissions-nous désormais le pénétrer d’un regard pur et l’accueillir dans un cœur plus aimant »…
Frère Luc
Sainte Marie, Mère de Dieu - année A
1er janvier 2026
Nb 6, 22-27 ; Ga 4, 4-7 ; Lc 2, 16-21
Frères et Sœurs,
En ce premier jour de l’année, l’Église nous invite à honorer plus particulièrement la Vierge Marie, Mère de Dieu. Parmi nous les humains, elle occupe une première place que cette fête placé en tête de l’année nous redit pour notre plus grande joie. Et en même temps, rien d’une première place de celle qui réussit tout, ou bien la première place de celle qui fait de grandes choses comme bien d’autres saints dans l’Église qui ont laissé derrière une grande œuvre théologique ou spirituelle (qu’on pense à St Augustin, Ste Thérèse d’Avila, don Bosco et plus proche de nous Mère Teresa….), Non Marie n’a rien fait d’éclatant, elle a accueilli les évènements qui se sont présentés à elle, sous la forme de la parole de l’ange, ou encore aujourd’hui sous celle des bergers, plus tard, ce sera celle de Siméon, et au cours du ministère, ce seront certaines paroles fortes de Jésus son Fils, jusqu’à celles données sur la Croix… Marie a consenti à devenir ce qu’elle était appelée à être : la Mère du Messie, maternité dont on mesurera peu à peu avec le temps toute la grandeur comme en témoignera le titre de Mère de Dieu qu’on lui donnera en 431, au concile d’Éphèse. Voilà la grande sainteté de Marie qui a la première place parmi les humains, parce qu’elle a consenti de bout en bout au don de la Vie qui lui était fait. Elle s’est laissée traverser de part en part, pour offrir à notre humanité l’Auteur de la Vie. Dans la sainteté de Marie, rien qui peut nous effrayer, rien qui pourrait susciter notre envie, rien qui nous mettrait mal à l’aise. Non, la sainteté de Marie est profonde et si simple à la fois qu’elle ne peut que nous la rendre très familière à nos côtés, comme une Mère sur laquelle on peut toujours s’appuyer, auprès de laquelle on peut toujours venir se confier, ou simplement être là parce qu’on sait qu’on ne sera pas jugé, encore moins rejeté. N’est ce pas la raison pour laquelle, spontanément le peuple chrétien se tourne vers elle, non pas en lui faisant jouer un rôle qui n’est pas le sien, prendre la place de son Fils. Non, nous nous tournons vers elle avec confiance parce que toute sa vie nous dit qu’elle fut là où il fallait être, même si ce ne fut pas toujours sans interrogations, ni hésitations. Justement, avec toutes ses questions simplement présentées (comment cela va-t-il se faire ? pourquoi nous as-tu fait cela ; ils n’ont plus de vin…), elle a apporté sa part à l’explicitation du mystère pour y consentir un peu plus consciemment… ce qui ne signifie pas qu’il ne restait pas des obscurités…. Où était sa force ? Dans l’Esprit Saint bien sûr, qui la couvrit de son ombre… mais aussi dans sa capacité à garder tous les évènements rencontrés pour les méditer dans son coeur…
Oui, ce matin en ce début d’année, rendons grâce au Seigneur qui nous a donné sa Mère,une telle mère si proche comme première de cordée de notre humanité. Venons auprès d’elle pour lui confier notre vie afin qu’elle nous apprenne à la mettre un peu plus sous la lumière de son Fils. Mettons-nous à son école pour recueillir à travers tous les évènements de nos vies, le poids, le sens profond qui illumine, édifie, permet d’aller toujours un peu plus loin sous la conduite de l’Esprit.
Frère Luc
Dimanche de la Sainte Famille
28 décembre 2025
Si 3, 2-6.12-14 – Ps 127 – Col 3, 12-21 – Mt 2, 13-15.19-23
Frères et sœurs,
Nous venons de fêter la Nativité du Seigneur et la liturgie de l’Eglise nous offre, dans ce mouvement de fêtes la Sainte Famille.
A notre époque où la famille est plébiscitée comme valeur refuge par les sondages d’opinion, nous savons également qu’elle connaît des difficultés, voire des crises, il ne faut pas se le cacher. Séparations, divorces, violences intra-familiales, personnes seules élevant des enfants, couples sortant des formes traditionnelles, couples « No Kids », c’est-à-dire ne désirant pas d’enfants. Cette fête de la Sainte Famille est-elle anachronique ?
Oui, si nous la voyons comme une famille idéale, sans souci puisque parfaite, au-dessus de toute préoccupation humaine et à l’abri de toute épreuve.
Sauf que la famille du Christ, ce n’est pas cela. Bien sûr un amour, d’une qualité certainement exceptionnelle, y règne, mais, lors d’un pèlerinage à Jérusalem, Marie et Joseph ont quand même dû chercher trois jours Jésus lorsqu’il s’était éclipsé pour se rendre au Temple, chez son Père…
L’évangile de ce jour, nous rappelle une réalité plus immédiate, à la naissance de Jésus, celle de la fuite en Egypte pour échapper à la rage meurtrière d’Hérode. La naissance du Christ avait été déjà assez mouvementée, lors d’un déplacement pour le recensement et la naissance dans une étable, la suite l’est encore plus. La Sainte Famille pourrait être intitulée patronne des migrants, et ce n’était pas pour des causes économique mais pour la survie tout court.
Débuts dramatiques donc, pourtant l’évangéliste Matthieu y a vu l’accomplissement d’une prophétie de l’Ancien Testament, celle du prophète Osée : « D’Egypte, j’ai appelé mon fils » qui rappelle la venue du peuple d’Israël en Terre promise, moment de grâce donc. Ce même récit nous montre l’obéissance de Joseph à la volonté de Dieu qui fera que la famille ira à Nazareth pour accomplir, là aussi une prophétie : « Il sera appelé Nazaréen » dont l’auteur n’a pas été identifié.
Rien donc de romantique. Dès la naissance de Jésus, se déchaînent des forces contraires qui menacent la vie de l’enfant et de sa famille.
La première lecture nous donne des conseils de piété familiale traditionnelle avec un réalisme qui rejoint notre société où l’allongement de la vie conduit à des expériences que les anciens connaissaient aussi. Le respect envers les parents, le soutien des parents vieillissants, c’est là que se vivent aussi la charité et l’évangile.
Si l’Eglise a choisi comme seconde lecture, écrite par saint Paul, une lettre adressée à une communauté ecclésiale bien précise, c’est que cette lettre témoigne aussi d’attitudes qui peuvent se vivre concrètement dans cette communauté miniature qu’est la famille avec ce souhait de se laisser habiter par la parole du Christ. Avec cette fin dont je me souviens qu’elle nous faisait toujours sourire lorsque nous l’entendions en famille à la messe : les parents se retournant vers nous, les enfants lorsqu’il s’agissait d’obéir en toutes choses aux parents, et nous, les jeunes nous retournant vers les parents lorsqu’il s’agissait de ne pas exaspérer les enfants. Les relations n’ont pas beaucoup changé au cours des siècles.
Ainsi, il me semble que la Bible, Ancien et Nouveau Testament n’est pas dans le rêve, dans l’illusion de vertus inatteignables, d’une famille épargnée de toute épreuve. Non, la Sainte Famille a connu nombre de soucis, d’angoisses sans doute. Ainsi, ne rêvons pas d’une vie chrétienne sans souci.
Les catholiques de Chine en font bien l’expérience amère aujourd’hui avec les interdictions de toutes sortes qui les menacent. Etre chrétien et vouloir le dire n’est pas de tout repos.
Oui, suivre le Christ, le mettre au centre de nos vie familiale et communautaire est source de bonheur, mais sans éviter les combats de la vie quotidienne dans un monde qui n’est pas encore entré totalement dans le Royaume de Dieu.
Une chose, et non des moindres, pourrait encore être dite au sujet de la Sainte Famille. Le dogme de la Trinité fait penser que Dieu étant en lui-même relation de Père à Fils dans l’Esprit, du coup, toute relation humaine est importante, puisque l’homme est à l’image de Dieu, ou devrait tendre à l’être. Eh bien, si Dieu s’est fait homme en Jésus Christ dans une famille humaine, cela implique que cette réalité de la famille a été sanctifiée par cette présence de Dieu lui-même dans une famille simple, qui n’a pas défrayé la chronique en son temps et qui fera même que les habitants de Nazareth auront du mal à accepter que Jésus, le fils du charpentier Joseph, puisse faire des miracles, être le Messie. Ainsi, la fête de la Sainte Famille insiste sur cette simplicité de Dieu, du Christ, qui prend à rebours tous nos désirs de puissance, de reconnaissance. En fait, Dieu qui se fait homme ne s’est pas fait tellement remarquer, au moins durant les 30 premières années de sa vie et la grande histoire n’a rien retenu de la vie du Christ. C’est essentiellement la foi des croyants, après la résurrection, qui nous l’a fait connaître. Mais c’est là une autre histoire.
Une dernière chose, qui me paraît très importante, est que l’évangile ne sacralise pas la cellule père-mère-enfant qui nous vient plutôt du 19e siècle et ne correspond pas à la famille juive bien plus large du temps de Jésus. Pour Jésus, la vraie famille est spirituelle. Souvenez-vous de sa réponse à une personne lui disant que sa mère et ses frères étaient dehors et cherchaient à lui parler : « Voici ma mère et mes frères. Car celui qui fait la volonté de mon père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère. » Ou encore, à la femme qui lui lance « Heureuse la mère qui t’a porté dans ses entrailles ! », Jésus répond : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui la gardent. »
Frères et sœurs, la Sainte Famille n’est pas une réalité ancienne, hors de notre portée. Nous pouvons en faire vraiment partie en faisant la volonté de Dieu. C’est le Christ lui-même qui nous l’a dit.
Réjouissons-nous donc de cette joie apportée par ces fêtes de Noël et appelée à se déployer selon notre désir d’agir, dans l’Esprit Saint, selon la volonté de Dieu.
AMEN
Frère Jean-Louis
Noël - Messe du jour
25 décembre 2025
Isaïe 52, 7-10 / ps 97 ; Hébreux 1, 1-6 ; Jean 1, 1-18
Frères et sœurs, quel contraste entre l’évangile de cette nuit, la naissance de Jésus à Bethléem racontée par st Luc, et le début de l’évangile de st Jean, un texte fascinant que nous venons d’entendre. Il a même été chanté ! C’est pourtant le même mystère exprimé cette fois en quelques mots : « Le Verbe s’est fait chair : il a habité parmi nous ».
Le premier mot du 4° évangile m’attire : « Au commencement », car il reprend le premier mot de la Bible, le début de la Genèse. Mais de quel commencement s’agit-il, car il remonte bien plus loin que la création, il remonte en Dieu même, comme si en Dieu il pouvait y avoir un commencement. Ne sommes-nous pas ici devant l’inexprimable ? Le mystère caché en Dieu, la Parole tournée vers Dieu et par laquelle tout a été fait, parole créatrice, dit la lettre aux Hébreux ; cette parole, qui est Lumière et Vie, va se communiquer aux hommes, venir chez les hommes avec tous les risques de n’être pas reçue, ni reconnue : il y a, dans la Bible,comme un crescendo jusqu’à cet événement inouï de la naissance de Dieu parmi les hommes.
Notre foi chrétienne tient en effet dans ces 3 mots : « La Parole s’est faite chair. » Le mystère de l’Incarnation, c’est la naissance de Dieu dans notre chair ; le mystère de Noël, c’est l’humanité de Dieu. Dieu s’est fait homme. St Jean nous dit : « Dieu, personne ne l’a jamais vu », mais le Fils prend notre humanité pour nous le faire connaître. Paradoxe étonnant : Dieu nous parle par son Fils devenu l’un d’entre nous, et nous pouvons non seulement l’entendre, mais le voir et le toucher.
Dans un de ses livres, Christian Bobin a écrit : « Je cherche l’humain : c’est pour voir Dieu. » L’évangile lui répond : Depuis que Jésus est venu dans notre humanité, nous pouvons voir Dieu, le reconnaître en tout homme rencontré, celui qui a faim, celui qui est malade ou en prison. Mais est-ce si évident ? C’est la foi qui nous le dit.
La clé n’est-elle pas dans les 3 mots suivants de l’évangile : « Nous avons vu sa Gloire ». Cela nous renvoie au psaume 84 « La Gloire habitera notre terre » Rapprochement étonnant : car dans l’évangile, Jean a écrit : « Il a habité parmi nous, et nous avons vu sa Gloire », expérience qu’il nous est donné de faire puisque Dieu vient vraiment habiter parmi nous.
Apprendre à voir la Gloire de Dieu dans nos vies, dans nos relations humaines pour en être témoins et la porter aux autres, n’est-ce pas une des grâces de Noël, un chemin de lumière dans la nuit, qui nous est suggéré en regardant la crèche.
Il faut peut-être un cœur d’enfant pour voir la lumière. Ce n’est pas une lumière clinquante ou brillante, c’est une lumière douce, intérieure : c’est la Gloire de Dieu qui apparaît sur un visage d’enfant, sur le visage de nos frères, expérience d’un monde nouveau transfiguré, source d’espérance, espace de confiance.
Quelqu’un m’avait écrit un jour : « Sa Lumière, c’est dans nos ombres qu’elle donne toute sa pleine clarté. » Car les ombres dans le monde d’aujourd’hui semblent prendre toute la place : guerres, persécutions, souffrances, maladies, pauvretés, laissant planer en nous le doute et nous poser bien des questions : la Parole de vie est-elle vraiment venue dans notre humanité ? A-t-elle été reçue, reconnue ? C’est là qu’il faut encore réveiller notre foi
A Noël tout peut recommencer dans nos vies si nous laissons la lumière de Dieu, sa Gloire, nous pénétrer, et donner dans nos ombres sa pleine clarté. Alors nous pourrons chanter en vérité « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et Paix sur la terre à ses enfants bjen-aimés ! »
Frère Basile
Noël - Messe de minuit
24 décembre 2025
Is 9, 1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Frères et sœurs,
Il y a peu, je lisais avec intérêt cette phrase du Pape François : « Toute personne est une histoire d’amour que Dieu écrit sur cette terre »…toute personne, une histoire d’amour avec Dieu et avec les autres… C’est à un regard de foi que nous invitait le pape François, un regard qui sait reconnaître à travers les personnes qui marquent nos histoires, comme à travers les évènements, non pas une main qui déciderait tout pour nous, mais une main délicate qui prend la nôtre pour nous conduire de cette vie vers la Vie dans l’Amour. Nos histoires personnelles participent alors à la grande histoire d’amour que Dieu veut écrire avec notre humanité. Et si en ce jour de Noël, cette phrase prenait toute sa force et toute sa plénitude. En effet, s’il y a une personne pour laquelle cette histoire d’amour s’est accomplie, n’est-ce pas Jésus lui-même ?
Aujourd’hui, nous sommes invités à contempler plus particulièrement les premiers instants de cette histoire d’amour, et comment Dieu les a écrits pour son propre Fils. Tout d’abord, on peut s’émerveiller que le Dieu Très Haut, celui dont la première Alliance ne permettait pas de faire d’image, prenne la figure d’un petit d’homme. Comment ne pas aussi s’extasier sur le fait que celui qui a créé les étoiles, que l’on compte aujourd’hui en milliards de galaxies, daigne écrire une histoire humaine au milieu de nous. Lui qui fut au commencement de tout, du temps et de l’espace, accepte de se glisser dans l’histoire des hommes.
Encore dans le sein de sa mère, soumise aux injonctions des autorités romaines de l’époque, il participe aux vicissitudes de son temps. Mais à travers ce recensement, apparaît le fait qu’il s’insère dans une histoire plus large, celle d’un peuple et d’une lignée royale, en attente d’un Sauveur. A travers son père Joseph, il entre dans la lignée de David. En ses débuts, comme pour toutes les histoires humaines, son histoire s’écrit sans bruit, sans éclat, sans autre mot que les cris d’un enfant, cris consolés et soulagés, par les mots d’amour de sa mère. Lui, le Verbe fait petit d’homme, il se laisse modeler par les mots d’amour de son père et de sa mère. Nous pourrions ainsi poursuivre cette contemplation en tentant de reconnaître en chacune de ses étapes, la profondeur de cette histoire d’amour que fut la vie même de Jésus.
En cette nuit, où nous célébrons l’incarnation du Fils de Dieu, apprenons à ouvrir plus profondément les yeux et le cœur sur la beauté de notre humanité et sur sa dignité. Oui, Dieu a confié son Fils à notre humanité pour qu’elle le façonne en son visage d’homme. A travers Marie, il a reçu le meilleur de ce qu’est un être humain, beauté fragile. Et l’histoire d’amour écrite en la vie de Jésus, atteindra son sommet lorsque sur la croix, en sa souffrance il demeurera tourné vers son Père et pardonnera à ses bourreaux, En Jésus, notre humanité a donné le plus beau fruit qu’elle pouvait porter. Parachevée en sa résurrection, cette histoire d’amour nous prend désormais dans la sienne… Elle devient la nôtre et à travers les sacrements nous offre la grâce dont parle Paul, cette grâce qui fait de nous « un peuple ardent à faire le bien ». Si nous savons nos faiblesses à faire tout le bien qu’on souhaiterait, n’oublions pas que nous ne sommes plus seuls désormais. Le Christ vivant est avec nous. En toute occasion, invoquons le ! Oui car par sa grâce offerte, la parole a été libérée. Parler en vérité, demander de l’aide, ne pas rester seul. Le Verbe, la Parole faite chair a rendu notre chair capable de parler...et il y a tellement de parts de nous-mêmes qui n’osent pas parler en vérité, ou ne le peuvent pas encore.
S’il est vrai que désormais notre propre histoire aimée de Dieu a partie liée avec celle du Christ, sachons avec lui, comme lui, accueillir tout homme, toute femme, comme un frère et une sœur à nous confiés. Durant le temps de la rencontre, ils nous sont confiés. Notre accueil, notre disponibilité, notre écoute seront comme autant de mains tendues pour leur permettre d’expérimenter et de comprendre peut-être que leur histoire est une histoire d’amour écrite par Dieu. En Jésus, avec nous, il désire prendre leur histoire pleinement dans la sienne, c’est le « mystérieux échange » que nous célébrons en cette célébration, en chaque eucharistie.
Frère Luc
3e dimanche de l\'Avent - année A
14 décembre 2025
Isaïe 35, 1-10 ; Jacques 5, 7-10 ; Matthieu 11, 2-11
Frères et sœurs,
Que retenir comme enseignement des lectures de ce 3ème dimanche de l’Avent ? Je vous propose de nous arrêter sur 3 mots, 3 thèmes : la joie, la patience, le discernement.
La joie est la note dominante de la 1ère lecture. Le terme y revient pas moins de 5 fois en quelques lignes. Elle donne la couleur à notre liturgie du dimanche de Gaudete. Cris de joie, chant d’allégresse, exultation qui accompagnent le retour du peuple de Dieu après son exil de 50 ans à Babylone. Un peuple qui était découragé, tenté par la désespérance si ce n’est le désespoir. Mais quelle n’est pas notre surprise d’entendre au cœur de ce texte d’Isaïe : « voici votre Dieu, c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu. Oui, il vient lui-même, il va vous sauver ». De quelle vengeance, de quelle revanche s’agit-il ? Attention au contre-sens : l’enjeu est important, c’est toute une représentation de Dieu qui est en jeu ici. Une interprétation littéraliste pourrait donner à penser que Dieu est revanchard et qu’il se venge de ses adversaires, qu’il se réjouit sadiquement de leur défaite, bref, un Dieu pervers, comme le titrait un livre de Maurice Bellet au siècle dernier. En réalité, Isaïe fait ici allusion à la pratique du rachat prévue par la Loi de Moïse . Quand un homme était obligé de vendre sa maison ou ses champs pour payer ses dettes, son plus proche parent (ce pouvait être un frère ou un oncle) payait le créancier à sa place et ainsi le débiteur pouvait garder sa propriété. Et si déjà l’homme s’était vendu comme esclave, ce proche parent pouvait encore intervenir auprès du créancier afin de libérer le débiteur. On disait qu’il le revendiquait, dans une sorte de revanche. Dans le cas plus grave d’un meurtre, le parent était tenu envers la victime de venger le crime. Il exerçait un « droit ou un devoir de vengeur ».
Ainsi, quand Isaïe parle de la vengeance de Dieu, cela signifie d’une part qu’il est le plus proche parent de son peuple Israël, dont le malheur ne le laisse pas indifférent, et d’autre part qu’il défend le droit de ce peuple contre tout ce qui lui fait du mal. Il intervient pour le libérer, pour le sauver. C’est donc avec un sens très positif qu’il faut entendre ces mots de vengeance et de revanche pour bien les comprendre. Dieu ne se venge pas de nous, il ne prend aucune revanche contre nous, ni contre personne, mais contre le mal qui nous atteint et qui nous rend captifs. Sa revanche, c’est la suppression du mal et des maladies ; les aveugles qui voient, les sourds qui entendent, les boiteux qui marchent, les morts qui ressuscitent.
Mais soyons francs : cette interprétation n’a pas toujours été en vigueur. Il a fallu du temps à Israël pour en arriver à une représentation d’un Dieu sauveur et à passer d’une conception d’un Dieu juge et implacable à un Dieu, tendre et miséricordieux, plein d’amour pour tous les hommes, même les méchants. Ce fut le rôle des prophètes qui affirmaient que nos pensées de violence et de vengeance n’étaient pas les pensées de Dieu et que ses chemins à lui, ne sont pas les nôtres trop mondains.
Dieu si proche de nous qu’il en vient à devenir l’un de nous, à prendre chair : Emmanuel, Jésus sauveur. En s’identifiant à notre corps de péché, sans commettre lui-même le péché, il a tué la haine par sa mort sur la Croix. Il l’a fait par amour pour nous. Il a vengé le mal d’une manière définitive, en triomphant de lui par le Bien. Et la Résurrection du Christ est la marque et le plus beau signe de la revanche divine contre Satan et les forces du mal. Victoire de la vie sur la mort
Ce chemin de Croix et de Résurrection, nous avons à le prendre à la suite de Christ, avec patience, dans l’attente de son retour en Gloire à la fin des temps, quand il viendra pour juger les vivants et les morts et que son Règne n’aura pas de fin. C’est à cette patience que l’épitre de Jacques nous invite dans la seconde lecture. Elle est mentionnée à 4 reprises. Une patience qui rime avec espérance. L’espérance, pour les chrétiens du 1er siècle, c’était la certitude de la venue du Seigneur, comme il avait promis de revenir. Une certitude qui tient éveillé, tendu vers un but, comme on l’est dans une course selon une comparaison bien connue chez Saint Paul. Pensée au départ plutôt comme un sprint dans un délai très court portant sur une ou 2 générations cette attente s’est transformée peu à peu en course de fond, faisant appel à l’endurance avec les années qui passent puis les siècles et on en arrive au 3ème millénaire… L’espérance est devenue affaire de patience. On pourrait même dire qu’elle est devenue la foi à l’épreuve du temps, quand l’attente se fait course de fond.
L’évangile, lui, nous ramène à la figure de Jean, le baptiste. Dimanche dernier, il annonçait la venue proche du Messie, en proclamant un baptême de conversion. Aujourd’hui, dans sa prison, il est pris par le doute. Ce Jésus, qu’il a baptisé dans le Jourdain est-il bien le Messie ? Ni-a-t-il pas erreur ? Quel discernement faire ? pour en avoir le cœur net, il envoie quelques-uns de ses disciples l’interroger : oui ou non es-tu le Messie que nous attendons ? Jésus ne répond ni par un oui, ni par un non. Il renvoie à l’Ecriture et au portrait qu’elle donne de ce messie : un homme parmi les hommes, simple, à leur service, surtout au service des plus pauvres, reconnaissable à ses actes : les lépreux sont guéris, les aveugles voient, les boiteux marchent. C’est là que se révèle le vrai visage de Dieu, un Dieu Emmanuel. Et cela bouscule la représentation que Jean-Baptiste et ses contemporains se faisaient d’un Messie-Roi, tout puissant, triomphant et dominateur.
Cet évangile garde toute son actualité. Le pape Léon XIV dans sa 1ère lettre apostolique : « Dilexi te » que nous venons de lire en communauté, nous le rappelle avec force, tout comme son prédécesseur François et toute la Tradition de l’Eglise. Dieu se fait pauvre avec les pauvres, et il vient ainsi pour nous enrichir de sa pauvreté. La charité véritable ne consiste pas seulement ni d’abord en des œuvres de bienfaisance et de pitié envers le prochain, certes necessaires. Plus fondamentalement la relation au pauvre, l’amour que nous lui devons, est Révélation de l’identité même de Dieu auquel nous croyons et que nous confessons.
Ainsi, frères et sœurs que la joie, la patience et le bon discernement sur l’identité de Dieu nous accompagnent en continuant notre chemin d’Avent jusqu’à Noël et jusqu’au retour du Christ en Gloire, et qu’ils nous gardent dans l’action de grâces en célébrant cette eucharistie.
AMEN
Frère Guillaume
34e dimanche du Temps Ordinaire : Christ Roi
23 novembre 2025
2 S 5,1-3; Ps121; Col 1,12-20; Lc 23,35-43
« Vois ! Nous sommes de tes os et de ta chair. »
Ces mots que les tribus d’Israël adressent à David, m’ont touché
en pensant que nous pouvons les adresser en toute vérité à Jésus, Dieu fait l’un de nous.
« Nous sommes de tes os et de ta chair. »
Mystère merveilleux de l’Incarnation !
Le dessinateur Brunor, dans un album sur l’Évangile, écrit dans une page sur Noël :
« Toutes les civilisations se sont inventé des dieux, si possible plus puissants que ceux des voisins, mais personne n’aurait imaginé un dieu qui se montre si fragile, si dépendant… »
Autre dessinateur : notre frère Yves représentant sur un tableau Jésus dans les bras de sa Mère, esquissant de sa main un geste de bénédiction, et au coin opposé le roi Hérode entouré de docteurs de la Loi, avec cette légende : « Où est le roi ? »
De la fragilité de l’enfant, né dans la précarité à Bethléem, à l’impuissance du prophète rejeté, cloué entre ciel et terre sur une croix, se révèle la manière dont le royaume de Dieu est parmi nous.
Hérode, le puissant, massacre les enfants de Bethléem, Jésus, le dépouillé, donne la vie divine aux brebis perdues que nous sommes. Les grands prêtres et Pilate crucifient Jésus, Jésus fait entrer son compagnon de supplice dans le paradis.
Jésus a pris tout ce qui est de nous pour nous donner tout ce qui est de lui.
Sa royauté est inséparable de son Incarnation et du don de sa vie sur la croix.
Il est vide de lui-même pour accueillir son Père,
Il est vide de lui-même pour donner la vie à ceux et celles qu’il sauve et enfante à la vie divine.
Ce n’est pas sur un trône mais sur la Croix qu’apparaît sa royauté qui conteste tout pouvoir.
Le Christ s’est fait esclave, il a pris la place des pécheurs,
pour les sanctifier et leur donner sa royauté en partage.
« Le vainqueur, je lui donnerai de siéger avec moi sur mon trône, comme moi aussi
j’ai remporté la victoire et suis allé siéger avec mon Père sur son trône. »
Le Fils unique, le Messie, l’Élu, - l’Innocent - ,
est mort sur une croix comme un malfaiteur, entre deux malfaiteurs,
pour que les malfaiteurs que nous sommes, deviennent innocents et partagent sa royauté.
C’est là le mystère du dessein bienveillant de Dieu :
« Dieu a voulu tout réconcilier par le Christ et pour lui,
faisant la paix par le sang de sa croix, la paix pour tous les êtres. »
« Nous arrachant au pouvoir des ténèbres,
il nous a fait entrer dans le Royaume de son Fils bien-aimé. »
Mais il ne suffit pas d’avoir mangé et bu en sa présence,
d’avoir été sur les places où il a enseigné,
ni même d’avoir été son compagnon de supplice.
Il faut avoir ouvert le cœur à son innocence,
et adhérer à sa puissance salvatrice.
Nous sommes toujours placés face à ce choix :
accueillir ou refuser Celui qui nous sauve.
Aujourd’hui, Celui qui meurt sur la croix est Celui sur lequel repose l’Esprit du Seigneur,
celui qui a été consacré par l’onction pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres.
Son amour, que rien ne peut prendre en défaut, est plus fort que tout
et n’est vaincu par aucune puissance.
Dieu aime librement. Jésus aime librement. Son alliance est sans faille.
Là est le salut de tous. Là est sa royauté.
Que le règne du Christ, notre Sauveur, s’accomplisse en nous
et en toute l’humanité qui est sienne,
« règne de vie et de vérité, règne de grâce et de sainteté,
règne de justice, d’amour et de paix ».
« Notre Père qui es aux cieux, que ton règne vienne ! »
Christ, Verbe fait homme, que ton règne vienne !
« Amen : Viens, Seigneur Jésus ! » « Nous sommes de tes os et de ta chair. »
Frère Hubert
33e dimanche du Temps Ordinaire, année C
16 novembre 2025
Malachie 3, 19-20 / ps 97 ; 2 Thessaloniciens 3, 7-12 ; Luc 21, 5-19
Frères et sœurs, voici un évangile qui peut nous faire peur, mais il faut le redire, Jésus ne parle jamais pour nous faire peur ! Il nous projette vers la fin des temps, il nous annonce des catastrophes (tremblements de terre, épidémies de peste, famines), « des phénomènes effrayants », mais il ajoute : « Ce ne sera pas aussitôt la fin. Avant tout cela, on portera la main sur vous et l’on vous persécutera à cause de mon nom : cela vous amènera à rendre témoignage. » Ces derniers mots sont sans doute les plus importants à retenir, mais sans oublier cette autre parole « Ne soyez pas terrifiés.. »
Oui, dans l’aujourd’hui de notre monde, secoué, traversé par des tempêtes, des guerres et des conflits, c’est bien le moment d’entendre, de réentendre cette parole qui traverse toute la Bible : « Ne soyez pas terrifiés ! N’ayez pas peur. » Jean-Paul 2 l’avait dite au soir de son élection à Rome en octobre 1978, et Jésus nous dit encore aujourd’hui : « Quoiqu’il arrive, ne soyez pas terrifiés. Cela vous amènera à rendre témoignage. » Au milieu des persécutions ou de l’indifférence, devant toutes les questions qui se posent sur l’avenir du monde, de notre Eglise et de la foi chrétienne, quelle attitude devons-nous avoir, nous les chrétiens ? Témoigner que nous n’avons pas peur. Voilà bien la Bonne Nouvelle de l’Evangile : quelles que soient les adversités, Dieu nous invite à témoigner qu’en son Fils, Jésus, la vie est plus forte que la mort. Avant de mourir, Jésus disait aux siens : « Dans le monde, vous aurez à souffrir, mais courage : je suis vainqueur du monde. » (Jean 16, 33)
Je voudrais revenir au témoignage auquel Jésus nous invite ici : pourquoi se trouve-t-il en plein milieu de ce discours sur la fin des temps ? Dans l’évangile de Matthieu au ch 24, nous avons le même discours sur la fin des temps avec l’annonce de la ruine du temple de Jérusalem et de la persécution des disciples : On vous livrera, on vous tuera, mais c’est Luc qui est le seul à ajouter : cela vous amènera à rendre témoignage. »
Si nous pouvons penser que Luc écrit son évangile vers l’année 80, le temple de Jérusalem a été détruit par les Romains, les chrétiens sont déjà persécutés , quant à la fin du monde, on ne sait pas. On la croyait toute proche, mais rien n’est venu. Quand Paul écrit aux Thessaloniciens, (quelques 30 ans plus tôt), il réagit vigoureusement contre ceux qui attendaient dans l’oisiveté le retour du Christ et le Jour du Seigneur ; Paul lui-même a évolué sur cette question, car il avait d’abord pensé que ce retour était proche ; il leur dit à présent : ce Jour est imprévisible ; en attendant il faut travailler : c’est là que se situe le témoignage à rendre au Christ, que les disciples soient persécutés ou non.
Je crois que cette parole de Jésus dans l’Evangile a pour nous autant de force et d’actualité que pour les 1° communautés chrétiennes. Nous sommes toujours dans le temps du témoignage, et il est bon de trouver ici cette promesse du Christ : « Je vous donnerai un langage et une sagesse à laquelle vos adversaires ne pourront pas résister. » Le témoignage des chrétiens dès le début a été celui du martyre et ce n’est pas pour rien que le mot témoin se traduit en grec « marturion », ce qui a donné martyre en français. Ce témoignage continue aujourd’hui, car des chrétiens sont persécutés dans beaucoup de pays au prix de leur vie.
Mais les chrétiens n’ont-ils pas dans le monde d’aujourd’hui un autre témoignage à donner, un autre signe du Royaume : j’y ai fait allusion tout à l’heure en parlant de Fratello : il s’agit de la présence des pauvres dans l’Église, une place essentielle. De quand date cette « journée mondiale des pauvres » ? A la fin de l’année sainte 2016, le pape François l’a institué, en la fixant au 33° dimanche ordinaire, pour nous préparer à la fête du Christ Roi, lui qui s’est identifié aux pauvres et aux petits ; il a eu par là, il le dit lui-même, une véritable intuition que le pape Léon vient de reprendre dans sa 1° exhortation apostolique « Dilexi te » Je vous en cite juste quelques phrases :
« Il n’est pas possible d’oublier les pauvres. La charité n’est pas une voie facultative, mais le critère du vrai culte chrétien. Nous ne sommes pas dans le domaine de la bienfaisance, mais dans celui de la Révélation »
Ces paroles sont fortes. Je crois que nous n’en avons pas encore pris la mesure : la rencontre avec le Christ, dans notre vie chrétienne, a lieu en priorité dans la rencontre avec les pauvres. Si l’Eglise n’était plus du côté des pauvres, engagée avec eux, elle ne témoignerait plus de la présence du Ressuscité et de la force de l’Esprit Saint en chaque baptisé.
La parole de Dieu dans la bouche du prophète Malachie prend alors toute sa force : « Pour vous qui craignez mon Nom, le Soleil de justice se lèvera : il apportera la guérison dans son rayonnement. » Ce soleil, c’est le Christ ressuscité, qui nous fait traverser toute mort : il nous faut lui rendre témoignage en permettant à d’autres de relever la tête et de reprendre espoir. Voilà bien le témoignage des chrétiens dans cet entre-deux, gardant nos yeux fixés vers le retour du Christ. S’il tarde à venir, continue ton travail au milieu des pauvres, n’aie pas peur. Jésus nous dit : « C’est par votre persévérance que vous trouverez la vie. » Demandons au Seigneur les uns pour les autres cette fidélité au Christ rencontré dans les pauvres, cette persévérance de l’amour.
frère Basile
Commémoration des fidèles défunts
2 novembre 2025
Is 25, 6-9 ; Ps 114-115 ; 1 Co 15, 51-57 ; Jn 6, 51-58
Frères et sœurs,
Peut-être avez-vous été sensibles comme moi au chant d’entrée de cette célébration : « Ô mort, où est ta victoire ? » Ce tropaire mis en musique par une moniale de St Thierry a des accents guerriers qui expriment bien ce combat si profond qui nous oppose à la mort. Toute notre vie humaine, qui se sait pourtant finie et limitée par la mort, est une mystérieuse lutte contre elle. Comment allons-nous nous situer face à ce combat ? Avec l’âge, la question se fait plus sensible, quand des proches nous quittent, quand une génération part pour laisser la suivante en première ligne. Chacun, nous élaborons des réponses et des manières de vivre qui peuvent être plus ou moins esquive et volonté d’oublier cette réalité. Et en même temps, nous ne pouvons pas toujours penser à elle, il faut vivre. De même que nous ne pouvons penser toujours à nos défunts. Il faut vivre.
Face à ce questionnement, les textes entendus, et plus généralement la liturgie de ce jour, se présentent non comme des réponses qui solutionneraient le problème, mais comme des lumières pour nous aider à mieux l’affronter. S’exprime là toute notre foi chrétienne qui fait fond sur la conviction que le Christ, « le Seigneur des Vivants nous libère de l’emprise de la mort », comme nous l’avons chanté. Si la mort peut parfois occuper tellement nos esprits et nos cœurs, si elle se présente toujours comme une porte refermée derrière nos défunts, notre foi nous assure qu’elle n’a pas le dernier mot. Nous ne sommes plus sous son emprise, car nous sommes reliés par notre baptême, d’une manière unique et solide au Christ, le premier-né d’entre les morts. Depuis qu’Il est mort et ressuscité, « faisant de la mort sa servante », toute notre humanité est tirée par lui vers la lumière de la vie qui ne s’éteindra pas. Cette conviction de foi nous libère de l’emprise que la mort pourrait étendre sur nos esprits et nos cœurs, en nous faisant broyer du noir et considérer la vie présente comme un immense non-sens, une impitoyable impasse. Elle nourrit notre espérance de passer un jour, avec le Christ l’abime infranchissable pour être réuni en Lui, à tous ceux qui nous ont précédés.
L’évangéliste nous offre encore une autre lumière dans notre relation à la mort. A l’écoute du discours de Jésus sur le pain de vie, il nous enseigne que dès maintenant la vie éternelle est déjà commencée. « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour ». Lorsque nous participons à l’eucharistie, lorsque nous faisons mémoire de la mort et de la résurrection du Christ en mangeant son corps et buvant son sang, nous participons déjà à la vie éternelle, dans l’attente d’être ressuscités au dernier jour. Dans les paroles de Jésus, la distinction entre l’aujourd’hui de la vie éternelle offerte par son corps et son sang, et le demain de la résurrection au dernier jour, est précieuse pour notre marche en ce monde. En communiant au corps et au sang du Christ, en prenant part à la vie sacramentelle offerte par l’Eglise, nous ne sommes plus sous l’emprise de la mort. La vie éternelle vient déjà nourrir notre vie présente d’une énergie nouvelle. Car désormais, nous dit Jésus : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi, je demeure en lui ». Oui frères et sœurs, laissons ces paroles de Jésus, non seulement nous consoler, mais aussi nous aider à prendre au sérieux cette relation profonde qu’Il désire tisser avec chacun de nous, en chaque eucharistie. Il nous donne de demeurer en Lui, le Vivant pour toujours et Lui demeure en nous. Donnons tout leur poids à ces mots de Jésus. Accueillons Jésus qui vient dès cette vie nous familiariser avec la vie éternelle, celle qui nous transformera tout entier dans la lumière divine, en nous divinisant.
Laissons frères et sœurs cette lumière offerte par notre foi, nous fortifier et nous apprendre à nous tenir avec plus de confiance dans notre approche de la mort, qui n’est facile pour aucun d’entre nous. En cette eucharistie, avec Paul, pleins d’espérance pour tous nos défunts, « rendons grâce à Dieu qui nous donne la victoire par notre Seigneur Jésus-Christ ».
Frère Luc
Toussaint
1er novembre 2025
Ap 7, 2-4. 9-14 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12a
Frères et sœurs,
Peut-être avez-vous remarqué, frères et sœurs, que chacune des lectures entendues, commencent par une phrase qui contient le verbe voir... « Moi, Jean, j’ai vu un ange qui montait du côté où le soleil se lève »… « Bien-aimés, voyez quel grand amour nous a donné le Père… » « En ce temps-là, voyant les foules, Jésus gravit la montagne… » … En cette fête de la Toussaint, il y a donc quelque chose à voir, avec les yeux de la foi, certes. Chacune des lectures nous invitent à entrer dans un autre regard, celui de Jean dans l’apocalypse, et dans sa lettre, et celui de Jésus. Et qu’y-a-t-il à voir ?
Avec Jean dans l’apocalypse, nous sommes conviés à élargir notre regard et notre compréhension du monde et de l’histoire. La vision de l’ange puis des 144 000 marqués du sceau, et enfin de la foule innombrable tournée vers le trône de Dieu nous projette dans un avenir auquel nous sommes promis. En un raccourci saisissant, Jean voit toute l’humanité, celle qui le précède et celle qui viendra réunie au milieu de myriades d’anges, se réjouissant en présence de Dieu dans l’exultation de sa louange… Cette vision est comme une bonne nouvelle qui vient conforter notre espérance. La vie présente avec son organisation, suggérée par la mention des 12 tribus d’Israël, est comme une étape vers une vie de plénitude et de joie. Un passage est indiqué : tous ont lavés leurs vêtements et les ont blanchis dans le sang de l’Agneau. La mort et la Résurrection, passage pour le Christ, devient pour chacun le point de passage libérateur qui transforme tout. C’est la grâce de notre baptême offerte comme un cadeau pour nous permettre de vivre notre propre passage dans le Christ.
Avec Jésus dans l’évangile, que voyons-nous ? L’évangéliste Matthieu nous entraine à entrer dans le regard de Jésus qu’il pose sur les foules qui le suivent et attendent tellement de Lui. Sur ces foules en recherche, il pose ce regard d’espérance : « Heureux êtes-vous » … car vous êtes promis à un grand bonheur. Et Jésus de porter son regard sur toute sorte de catégories de personnes, pour voir en eux bien plus que ce qui apparait. Car il regarde chacun dans la lumière du Royaume à venir, alors que nous les considérons souvent dans la seule lumière de ce monde ci. Ainsi nous jugerons parfois spontanément ces mêmes catégories de personnes, soit comme des malheureux, voire comme des maudits (ceux qui pleurent, les affamés de justice, les persécutés pour la justice et à cause de son nom), soit comme des gens qui n’arriveront à rien (les pauvres de cœurs, les cœurs purs) ou comme de doux rêveurs ou idéalistes (les doux, les miséricordieux, les artisans de paix). A l’inverse, Jésus les considère comme le bourgeon d’un fruit, plein d’une vie en germe qui ne demandera qu’à éclater. Et Jésus de conclure « Réjouissez-vous » … On pourrait entendre en écho la belle formule du pape François : « Ne vous laissez pas ravir votre joie ». Oui, dans ce regard autre que Jésus nous invite à porter, dans ce mot « Heureux », il y a une joie à recueillir dès maintenant, dans l’espérance de sa plénitude à venir…
Et enfin, avec l’apôtre Jean, c’est notre propre regard que nous sommes invités à rendre plus perspicace : « Voyez quel grand amour nous a donné le Père, pour que nous soyons appelés enfants de Dieu ». Oui, elle est heureuse cette invitation à bien voir, car il peut nous arriver de douter de cet amour de Dieu pour nous. Les circonstances de la vie, notre faiblesse, le péché qui nous blesse et nous défigure pourraient nous faire oublier cette vérité profonde. Certes comme le dit le même apôtre, « Nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté ». Notre vraie identité reste voilée à nos yeux et aux yeux du monde. Mais cependant elle est là comme notre ADN le plus profond. En cette fête de la Toussaint, regarder tous les témoins de la foi connus ou moins connus, est un réconfort. En eux, nous voyons des femmes et des hommes dont la vie a mis en évidence leur ADN d’« enfants de Dieu ». Par leur vie discrète ou intrépide, silencieuse ou étincelante, mais toujours généreuse dans leur confiance en Dieu et dans le don d’eux-mêmes à sa grâce, ils sont là pour nous redire : « oui, il est grand l’amour de Dieu pour nous, et cela vaut la peine de lui faire confiance ». Le jubilé de notre f. Guillaume en ce jour vient lui aussi nous réconforter sur nos chemins de fidélité respective. Il s’est confié à l’appel de Dieu et la main qu’il lui a tendu à travers la pédagogie monastique pour cheminer et déployer sa vocation d’enfants de Dieu. Avec lui, nous en rendons grâce.
Frères et Sœurs, nous qui sommes encore malvoyants, laissons cette célébration élargir notre vision de la vie présente et à venir. Alors comme nous le chanterons dans la préface, nous pourrons hâter le pas, vers le Royaume qui vient, joyeux de savoir glorifiés, ces enfants de l’Eglise dont Dieu fait un exemple et un secours pour notre faiblesse.
Frère Luc