Homélies
Liste des Homélies
Vendredi Saint
3 avril 2026
Is 52, 13 - 53, 12; He 4, 14-16; 5, 7-9; Jn 18, 1 - 19, 42
« Qui cherchez-vous ? » Ces premiers mots de Jésus qui ouvrent le récit de la Passion selon St Jean, sont quasiment identiques aux premiers mots de Jésus dans le même évangile. Ce seront encore les premiers mots que Jésus Ressuscité prononcera, en s’adressant à Marie Madeleine.
« Qui cherchez-vous ? » Un bandit ? Puisqu’ils arrivent avec des armes ? Plutôt un blasphémateur dont ils ont instruit le procès durant tout l’évangile. C’est clair pour les responsables du peuple, Jésus a osé se dire Fils de Dieu. Ils ne cherchent plus : il mérite la mort.
« Qui cherchez-vous ? » Cette question qui traverse tout l’évangile de Jean, traverse aussi toute la vie et l’histoire de l’Église, pour nous rejoindre aujourd’hui encore. Qui cherchons-nous en désirant mieux connaître Jésus et mieux parler de Lui ? Il est bon en ce jour de laisser résonner cette question pour éviter des réponses trop faciles qui pourraient défigurer le visage de Jésus, voire le tuer dans le coeur de ceux qui l’attendent et ne le connaissent pas…
Laissons la question guider notre regard vers chaque être humain, et plus particulièrement vers les plus souffrants, puisqu’en assumant notre souffrance humaine, Jésus s’est identifié à chacun d’eux. Quand nous le prierons dans quelques instants aux intentions du monde, que cette question « qui cherchez-vous » fasse grandir notre confiance et notre assurance car le Christ à qui nous confions chaque personne, a su se faire proche de chacun pour lui redonner sa dignité. Laissons encore cette question « qui cherchez-vous » nous habiter, lorsque nous viendrons vénérer la croix. A travers ce geste qui dérange toujours un peu notre entendement, nous pourrons oser accueillir le Christ en son mystère d’abaissement qui seul nous sauve. Au rythme de la liturgie qui se déploie en ces jours saints, et qui accompagne nos vies, au fur et à mesure que nous faisons nôtre cette question pour demeurer des chercheurs, le visage du Christ se dévoile.
Frère Luc
Jeudi Saint
2 avril 2026
Ex 12, 1-8.11-14 ; 1 Co 11,23-26 ; Jn 13, 1-15
« Ce jour-là sera pour vous un mémorial, d’âge en âge vous le fêterez »…
Frères et sœurs, la célébration que nous vivons ce soir, plonge ses racines dans ce mémorial que le Seigneur recommandait à Moïse, de perpétuer en le célébrant chaque année. Mémorial de la Pâque du peuple hébreu sorti d’Égypte par l’action puissante de Dieu en sa faveur. Mémorial que Jésus et ses disciples célèbrent fidèlement comme tout juif pratiquant de leur époque. Mémorial cependant sur lequel Jésus va greffer un nouveau mémorial, celui de son propre sacrifice nous ouvrant un nouveau passage à travers la mort. Comme déjà le repas pascal en Egypte, Jésus anticipe par le geste symbolique du pain rompu et de la coupe partagée, l’oeuvre de salut accomplie sur la croix qui va suivre quelques heures plus tard. De ce dernier repas, la tradition johannique a retenu un second geste symbolique, celui du lavement des pieds qui éclaire encore la plénitude de sens de la mort de Jésus à venir. S’il est l’Agneau qui s’offre en nourriture et dont le sang nous sauve de la mort, il est aussi le Serviteur qui s’abaisse jusqu’à la mort de la Croix pour nous laver, nous purifier de tout péché. Désormais, ces deux gestes de Jésus, l’offrande du pain et du vin et celui du lavement des pieds, sont au coeur du mémorial de la Pâque chrétienne que nous célébrons ce soir.
Mais de quoi parle-t-on lorsqu’on dit « mémorial » ? De faire mémoire ? Oui, mais il n’agit pas seulement de se souvenir. Nous nous souvenons, mais pour accueillir aujourd’hui encore la même action libératrice du Seigneur qui sauve. Le Seigneur éternel nous offre de revivre aujourd’hui ce qu’il a fait hier une fois pour toute. En célébrant la mémoire de ce qu’il a fait, nous recevons la force d’un don toujours actuel, le Corps et le Sang du Christ Vivant, Ressuscité et Ressuscitant. Le don du Christ fait hier, une fois pour toute, se propage et se répand dans le temps, d’aujourd’hui en aujourd’hui. Et ce soir, la prière eucharistique le fait ressortir tout particulièrement, lorsque le prêtre introduit le récit de la consécration par ces mots : « La veille où il devait souffrir pour notre salut et celui de tous les hommes, c’est-à-dire aujourd’hui…. « C’est-à-dire aujourd’hui »… Ces quelques mots nous font toucher du doigt la profondeur du mémorial eucharistique. En chaque eucharistie, nous est donné dans un aujourd’hui toujours unique, le don éternel que notre Dieu a fait une fois pour toute de sa vie en Jésus-Christ. En chaque eucharistie, la libération du péché et de la mort se réalise pour notre monde, et devient comme un levier puissant de salut. Nous le confesserons dans l’oraison sur les offrandes : « Chaque fois qu’est célébré ce sacrifice en mémorial, c’est l’œuvre de notre rédemption qui s’accomplit ». Dieu donne abondamment son salut, et dans le même temps, Il transforme ceux qui le célèbrent.
En effet, lorsque nous faisons mémoire de la mort et de la résurrection du Christ, nous sommes entraînés à nous laisser transformer, à nous laisser rassembler « afin que du levant au couchant du soleil, une offrande pure soit présentée au nom du Seigneur », comme le prions dans la prière eucharistique 3. Présenter et devenir ensemble une offrande pure pour la gloire de notre Dieu, tel est le fruit et aussi l’appel incessant que toute eucharistie porte en elle. C’est « le sacrifice nouveau » qui requiert de nous un élan filial et confiant, docile à son Esprit pour nous offrir à Dieu tel que nous sommes. Et dans le même temps, ce « sacrifice nouveau » nous envoie sans cesse vers nos frères pour nous mettre à leurs pieds afin de les servir. A l’exemple du Maître, il nous faut sans cesse descendre de notre piédestal imaginaire, pour rejoindre chacun de nos frères dans la simplicité et la vérité qui nous unit.
Frères et sœurs, que la célébration de la Ste Cène, mémorial de la passion et de la résurrection du Seigneur, vienne vivifier notre désir d’accueillir ce don de Vie incommensurable, et de nous laisser réunir et transformer dans le Christ à son image.
Frère Luc
Dimanche des Rameaux
29 mars 2026
Is 50, 4-7 ; Ph 2, 6-11 ; Mt 26,14 – 27,66
Frères et sœurs,
Au début de cette célébration, nous avons demandé dans l’oraison d’ouverture : « accorde-nous, dans ta bonté, d’accueillir le témoignage de la force du Christ, dans la souffrance »… Face à la souffrance, celle des autres, la nôtre, nous demeurons tous impuissants, désarmés, angoissés souvent, révoltés aussi, sans force… Les images abondantes des guerres ou des catastrophes semblent vouloir la banaliser ou la donner en spectacle comme pour mieux la tenir à distance. Mais à mesure qu’on la touche de plus près, elle nous semble toujours trop injuste et trop insupportable. Ce matin, nous contemplons Jésus qui ne s’est pas révolté ni dérobé alors qu’on le frappait. Il a présenté librement son dos à ceux qui le frappaient, et sa face à qui le giflaient. Où a-t-il puisé sa force ? Alors qu’il a vacillé un moment au jardin de Gethsémani, il a consenti à entrer dans un autre regard, le regard de son Père dont il a voulu faire la volonté. Il a renoncé à user d’une force à laquelle il aurait pu prétendre en faisant appel à une douzaine de légions d’anges. Il s’est appuyé sur les Ecritures selon lesquelles il devait en être ainsi. Il a accepté l’inacceptable et il a pris sur Lui le poids perdu de la souffrance. Il a ôté le poids de la fatalité qui pesait sur nos épaules, pour nous ouvrir une espérance. Celle-ci brillera au matin de Pâques.
Frères et sœurs, ne nous lassons pas de regarder Jésus qui dans l’extrême faiblesse de sa souffrance consentie, nous révèle une force nouvelle. Il désire nous l’offrir.
Frère Luc
5e Dimanche de carême, année A
22 mars 2026
Ez 37, 12-14 – Ps 129 – Rm 8, 8-11 – Jn 11, 1-45
Frères et sœurs,
En ce dimanche, dernier dimanche avant le dimanche des Rameaux inaugurant la Semaine Sainte, les lectures sans nier la réalité cruelle de la mort, nous orientent vers la vie, vers l’espérance, confiants dans la puissance souveraine de Dieu. Avouons que nous avons parfois bien besoin de ce réconfort.
Ce dimanche est, pour les catéchumènes qui se préparent au baptême, la troisième étape avec le don de la vie, symbolisé par l’évangile de la Résurrection de Lazare. Nous sommes donc orientés vers le but du Carême et ce qui lui donne tout son sens : la résurrection du Christ, Pâques.
La première lecture était très explicite. C’est la proclamation solennelle par Dieu de sa volonté d’ouvrir les tombeaux où se trouve son peuple. Il se fait que cet oracle concerne le peuple élu en exil à Babylone, au 6e siècle avant le Christ. Le peuple a perdu sa terre, son temple, son roi, tout semble perdu, c’est la mort assurée. A l’époque où chaque nation avait ses dieux, être vaincu militairement conduisait souvent à adopter les dieux du vainqueur.
Or, il se passe cette chose inouïe qu’Israël, vaincu par les Babyloniens, exilé à Babylone, entend cette parole de son Dieu transmise par le prophète Ezékiel : le Seigneur enverra son Esprit pour le faire vivre, il donnera le repos au peuple sur sa terre où il le fera revenir, c’est la sortie du peuple de son tombeau d’exil. Et Dieu le dit et il le fera. Et c’est ce qui va se réaliser, effectivement.
C’est donc la victoire de la vie qui fait sortir le peuple du tombeau de l’exil. Et c’est Dieu qui en est l’auteur. Il l’annonce lui-même avec une certitude qui donne courage.
Quant au très beau passage de la lettre de saint Paul aux Romains, il y est question aussi de vie donnée par l’Esprit à ceux en qui le Christ se trouve. Et même si le corps reste marqué par la mort dans la vie présente à cause du péché, l’Esprit fait vivre ceux en qui il habite. Et ce passage se termine par une espérance extraordinaire : celui qui a ressuscité Jésus, le Christ, donnera aussi la vie à nos corps mortels par l’Esprit. Ainsi la Trinité est engagée dans cet élan de vie qui nous est offert.
L’évangile du rappel à la vie de Lazare est poignant par son intensité. Lazare, le frère de Marthe et Marie, est malade et même déjà mort selon la parole du Christ.
Cet évangile est l’occasion pour le Christ de révéler qu’il est la résurrection et la vie et que quiconque croit en lui ne mourra jamais.
Nous y voyons également la sensibilité du Christ. Certes, il est la résurrection et la vie, et pourtant devant la souffrance des proches de Lazare, il est bouleversé et saisi d’émotion jusqu’à pleurer, ce qui témoigne de son amitié pour Lazare. L’évangéliste a cru bon de rappeler une seconde fois l’émotion du Christ. Nous avons là un visage profondément humain du Christ qui nous est présenté. Jésus ne survole pas nos drames humains dans une sainte indifférence. Il communie à nos souffrances. Il est touché lui-même par la mort d’un proche.
Puis vient le moment décisif, devant la tombe, alors que certains doutent de la capacité du Christ à vaincre la mort ou au moins à empêcher sa venue. Et même Marthe se récrie lorsque le Christ ordonne d’enlever la pierre du tombeau.
Le Christ, comme c’est souvent le cas lorsqu’il fait un miracle, fait appel à la foi des personnes présentes et sa parole témoigne de façon extraordinaire de sa foi au Père. Il rend grâce, alors que rien ne s’est encore produit, d’avoir déjà été exaucé par son Père comme toujours. Et il dit cela à voix haute pour que la foule croit au Père. Le Christ ne cherche rien pour lui-même. Pas question de se glorifier mais de glorifier le Père. Il est entièrement tourné vers le Père et ne cherche qu’à conduire les gens présents à reconnaître la gloire du Père.
Puis vient l’ordre, impérieux : « Lazare, viens dehors ! » et le mort sort du tombeau, les pieds et les poings liés. Certains ont vu dans ce détail le fait que le retour à la vie de Lazare était différent de la résurrection du Christ qui, lui, n’aura pas besoin d’être délié. De fait, Lazare mourra à nouveau car il s’agit pour lui d’un retour à notre vie terrestre, limitée par la mort et non pas du passage, de la Pâque du Christ, passage vers la vie éternelle qui est tout autre que notre vie.
Cet évangile est donc aussi l’évangile de la vie qui triomphe de la mort humaine, certes, de façon temporaire, Lazare mourra à nouveau, mais signe d’une vie éternelle promise aux croyants après la résurrection du Christ.
Frère et sœurs, ces lectures du 5e dimanche de carême est donc celui de la vie, au-delà d’une situation de mort qui paraît triomphante. Pour les catéchumènes comme pour nous, ces lectures proclament haut et fort la promesse du triomphe décisif de la Vie sur la mort, la promesse faite, depuis l’Ancien Testament, que Dieu nous appelle à participer à sa vie pour l’éternité. C’est l’essentiel de la foi qui nous est proposée ici : notre vocation, notre appel à vivre de la vie même de Dieu par adoption, comme dira saint Paul.
Nous comprenons alors la place de ce dimanche dans le temps du Carême, alors que nous sommes tout proches de la grande Semaine où nous célébrerons la passion, la mort et la résurrection du Christ, annonce de notre propre destinée.
Que ces lectures renforcent notre foi et notre joie dans la victoire du Christ sur la mort, sur toute mort, et combien nous avons besoin d’entendre ce cri de victoire et cette espérance en notre monde emporté dans un tourbillon de mort.
Malgré les apparences qui ne sont qu’apparences, Christ est vainqueur.
AMEN
Frère Jean-Louis
4e Dimanche de carême, année A
15 mars 2026
1 Samuel 16 / ps 22 / Ephésiens 5 / Jean 9, 1-41
Etonnant, le parcours de cet homme que Jésus guérit : il était né aveugle, maintenant il voit. Il voudrait aussi que les autres voient ce qui lui est arrivé, et il se rend compte que ce sont eux qui ne veulent pas voir ; il voudrait les convaincre, mais c’est impossible : ils sont bloqués dans leurs certitudes. Et la parole de Jésus est terrible à leur endroit : « Du moment que vous dites ‘Nous voyons’, votre péché demeure, c’est vous qui êtes aveugles. »
Jésus dit encore : « Je suis venu en ce monde pour rendre un jugement », une remise en question. Oui, il met le monde à l’envers : les aveugles voient la lumière, mais ceux qui voient, les bien-voyants, les bien-pensants, ou ceux qui se croient tels, ceux-là ne voient plus, ils deviennent aveugles. Frères & soeurs, c’est un risque pour nous aussi, quand nous nous installons dans nos certitudes.
Au contraire, il nous faut faire le chemin de l’aveugle, lui il voit et il comprend peu à peu ce qui lui est arrivé. «Il m’a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et maintenant je vois. » Le chrétien, comme l’aveugle guéri, c’est celui qui voit, qui voit plus profond, au-delà des apparences.
Voyez ce qui arrive au prophète Samuel dans cette belle histoire où Dieu choisit David. Au début, Samuel croyait voir ; en apercevant Eliab, le premier des fils de Jessé, il a cru reconnaître celui que Dieu avait choisi « Sûrement, c’est lui ! » mais Dieu lui dit : « Ne considère pas sa belle apparence : Dieu ne regarde pas comme les hommes, car les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur. » Qu’est-ce qu’être chrétien ? c’est ne plus regarder l’apparence, mais le fond du cœur ; c’est laisser le Christ ouvrir nos yeux et nous faire passer des ténèbres à la lumière. Le chrétien, c’est celui qui voit, qui voit autrement : alors tout est changé et la vie prend du sens. Il faudrait interroger les catéchumènes, ceux qui demandent le baptême, et il y en a de plus en plus : car ils ont quelque chose à nous dire. Que leur est-il arrivé ? pour passer ainsi d’une vie sans lumière, sans couleur, sans Dieu à une vie où tout prend un sens : st Paul dira : bonté, justice, vérité, car cela va se traduire en des gestes concrets : le service des autres, la compassion devant toute souffrance, le courage pour affronter la mort, pour risquer sa vie face à l’injustice ou à la torture. Oui, ça change tout, mais j’ose ajouter et peut-être vous ne serez pas d’accord : en même temps çà ne change rien.
Je veux dire par là que le chrétien est un homme comme les autres, il n’est pas meilleur, il peut se tromper, il peut faiblir, il demeure un pécheur. J’ai été frappé dans la vie du pape François,
alors qu’il venait d’être élu au siège de Pierre « Qui êtes-vous ? » demandait le journaliste. « Je suis un pécheur » répondait-il en toute simplicité. Et il a su dire ensuite combien le témoignage chrétien doit se faire très humble, et pas du tout triomphant, en se gardant bien de faire la leçon aux autres. Si le chrétien est fils de lumière, il faut qu’il sache en témoigner humblement, sans éblouir ou éclabousser les autres, sans installer des spots ou des haut-parleurs. Toute prétention, toute suffisance au lieu d’attirer, ne peut que repousser.
A travers cet évangile de l’aveugle-né, c’est notre vie chrétienne de baptisé qui est concernée. Est-ce que nos yeux se sont ouverts à la lumière du Christ ? Pouvons-nous dire en vérité comme l’aveugle-né : « A présent, je vois » et vivre en conséquence.
Dire : Je vois, et non pas : Je sais, comme si le chrétien avait réponse à tout. Mais dire : Je vois, parce que la lumière du Christ a changé quelque chose dans ma vie, dans ma relation à Dieu et aux autres. Remarquez comment dans l’évangile, cette illumination n’est pas soudaine, c’est tout un chemin : chemin d’humanité, l’aveugle retrouve ses yeux ; chemin de bon sens et de vérité, il regarde ce qui lui est arrivé et il voit plus clair que les pharisiens, et il ose témoigner, prendre parti « C’est un prophète » leur dit-il ; chemin de foi et d’humilité, avec cette rencontre du Christ, éminemment personnelle : « Crois-tu au Fils de l’homme ? » lui demande Jésus. « Et qui est-il, Seigneur ? - Tu le vois, c’est lui qui te parle. – Je crois, Seigneur. » Cela n’a rien d’une réponse facile et enthousiaste sous le coup du miracle ; c’est un chemin de foi et nous pouvons nous redemander nous-mêmes : « Qui est Jésus pour moi ? » La réponse ne sera jamais définitive : il nous faudra toujours aller plus loin.
Laissons le Christ peu à peu transformer notre vie, nous donner une force, une espérance invincible devant la mort, avec des passages obscurs, des remises en question, c’est vrai. Mais sur ce chemin de lumière et de nuit, le Christ nous accompagne : « Si je traverse les ravins de la mort, disait le psalmiste, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi. »
Je pense à François d’Assise : nous fêtons cette année le 8° centenaire de sa naissance au ciel, François qui devient aveugle à 44 ans ; c’est à ce moment-là, un an avant sa mort, que ne pouvant plus voir la lumière de ses yeux de chair, il compose son merveilleux cantique du Soleil « Laudato si ». La lumière était en lui, et c’est de Dieu qu’il la recevait. Il communiait à la passion du Christ, mais déjà à sa Résurrection, pouvant dire avec le psalmiste ce que nous chanterons bientôt dans la nuit pascale : « La ténèbre pour toi n’est pas ténèbre et la nuit comme le jour est lumière. »
Frère Basile
3e Dimanche de carême, année A
8 mars 2026
Ex 17, 3-7 ; Rm 5, 1-8 ; Jn 4, 5-42
Jésus quitte la Judée, le haut-lieu du religieux et du savoir et regagne la Galilée inculte.
Il lui faut traverser la Samarie, pire que la Galilée : terre impie, schismatique, pays des mauvais croyants.
C’est comme une descente vers le plus bas, image de l’Incarnation.
Jésus veut traverser nos vies, les visiter, et même y demeurer.
Chacun de nous est pour lui une terre qu’il veut traverser par sa grâce, par sa présence vivifiante.
Le voici assis au bord du puits de Jacob.
Dans la Bible, les puits sont des lieux de rencontres, de fiançailles, d’alliance : Rébecca, Rachel, Moïse…
Jésus, fatigué, a physiquement soif et faim.
Plus profondément, il a soif de nous donner sa vie,
faim d’accomplir sa mission qui est de nous faire connaître son Père.
Or voilà précisément qu’arrive une femme de la ville, seule,
venant puiser de l’eau de façon étonnante à l’heure la plus chaude du jour,
sans doute pour être à l’abri des regards, des réflexions désobligeantes,
car à ses yeux et aux yeux des autres, sa vie est un échec et un mauvais exemple.
Jésus prend la parole : « Donne-moi à boire. »
Il a soif. Soif dans son corps, soif dans son cœur.
Il a soif de notre vie, de notre vérité, de notre désir, pour les combler au-delà de toute attente.
Ce sera son dernier cri sur la croix : « J’ai soif ! »
Pour nous, lui donner à boire, c’est lui donner notre soif,
aussi, vient-il éveiller en nous notre vraie soif.
Ainsi va-t-il conduire la Samaritaine au plus profond d’elle-même.
Restant d’abord à la surface, elle se cache derrière l’opposition ancestrale entre Juifs et Samaritains,
selon laquelle aucune rencontre n’est possible entre eux.
Mais Jésus, totalement unifié, buvant à sa propre source qui est le Père, franchit l’impossible.
Il s’approche de cette femme pour l’approcher de lui, et lui faire connaître le don de Dieu.
« Si tu savais le don de Dieu, et qui est celui qui te dit : ‘Donne-moi à boire’,
c’est toi qui lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive. »
Jésus la conduit de la source de Jacob à une autre source,
de sa soif familière à une soif méconnue, plus intérieure,
de l’eau des vieux savoirs à l’eau du jaillissement.
« Je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance. »
« Si tu savais, c’est toi qui aurais demandé »
Jésus réclame l’eau de notre puits, la réalité de notre quotidien, l’aveu de notre manque,
pour nous ouvrir à la gratuité de l’eau bondissante
qui est l’image même de la vie en ce qu’elle a de plus généreux.
« Quiconque boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif » :
De la Samaritaine, Jésus passe à la multitude, à chacun de nous, qu’il veut rencontrer et combler.
« Va, appelle ton mari et reviens ici »
« Va, appelle, reviens. »
Trois impératifs auxquels la femme va obéir exactement, déjà transformée par le dialogue engagé.
Abandonnant sa cruche devenue insignifiante et inutile,
elle retourne en ville, va à la rencontre de tous ceux et celles qu’elle fuyait,
et annonce, débordante, ce dont elle est déjà remplie, puis revient vers Jésus avec les gens de la ville.
Elle préfigure Marie-Madeleine, l’apôtre des apôtres,
annonçant la Résurrection du Seigneur et la victoire de la vie sur toutes nos morts.
Que Jésus dise à la femme : « Appelle ton mari » n’est pas hors de propos :
les puits sont des lieux de rencontres et d’alliances.
Quelles sont donc les alliances que cette femme a nouées et dont elle vit ?
« Je n’ai pas de mari. » répond-elle. Là, elle dit vrai, dit Jésus.
Mais il voit plus profond encore : « Tu as eu cinq maris, et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari. »
Six alliances passagères, infructueuses. Vanité et souffrances de sa vie.
La 7e – chiffre de l’accomplissement – serait-elle la relation toute neuve,
que Jésus vient de nouer avec elle, en ayant éveillé en elle la source de vie inépuisable ?
Il la fait passer de la fragmentation à l’unification,
de l’incomplétude du changement perpétuel à l’éternelle nouveauté.
Jésus n’accuse pas cette femme. Il ne la justifie pas non plus. Il ne dit rien.
Il lui offre simplement une eau jaillissante qu’elle ne connaissait pas.
La question qu’elle lui pose sur le culte lui permet de la faire cheminer plus loin encore vers son intériorité.
« L’heure vient, elle est là, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. »
« Dieu est esprit »
Il ne s’agit plus de savoir où adorer Dieu, mais qui et comment adorer.
L’Incarnation met fin aux limites des espaces sacrés,
car le royaume de Dieu est au-dedans de nous.
Le Dieu vivant veut habiter nos cœurs vivants.
L’eau vive de la grâce est en nous, toujours efficiente là où nous allons.
Alors que les disciples reviennent de la ville, avec leurs pas lourds et leurs victuailles,
la femme, en sens inverse, court à la ville porter l’eau vive.
Elle porte en elle la source éternellement jaillissante,
et devient elle-même une source qui va en éveiller d’autres.
Légère, elle ne s’encombre plus ni de sa cruche ni de rien ;
venue isolée, elle repart communiquer à tous ce dont elle déborde.
« Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait ».
Loin de s’être sentie accusée, elle est libérée.
À son témoignage, les gens de la ville sortent de chez eux pour aller vers Jésus
puis l’accueillent chez eux : chez eux il demeure !
Quant à Jésus, qui avait soif et faim, il a été comblé d’avoir donné la vie :
sa nourriture, c’est d’avoir accompli l’œuvre de celui qui l’a envoyé.
La femme n’a pas puisé d’eau pour le faire boire,
et les provisions apportées par les disciples ne l’intéressent plus.
Sa soif et sa faim ont été comblées autrement.
Frères et sœurs, Jésus est là avec nous, il nous parle, nous révèle à nous-mêmes,
il nous donne son corps en nourriture,
il nous invite à descendre en nous-mêmes et à adorer le Père en esprit et en vérité :
Saurons-nous accueillir le don qu’il nous fait ?
« Seigneur, Sauveur du monde, donne-nous de cette eau, que nous n’ayons plus soif. »
Frère Hubert
2ème dimanche Carême, année A
1er mars 2026
Gen. 12,1-4 ; 2 Tim. 1,8-10 ; Matt. 17,1-9
Frères et sœurs,
Les textes de la liturgie de ce 2ème dimanche de Carême offrent à nos regards et à notre écoute de grandes figures de l’Ancien et du Nouveau Testament.
Abraham tout d’abord en 1ère lecture avec le récit de sa vocation et de la promesse de bénédiction universelle que Dieu lui fait. Il sera le père de tous les croyants : juifs, chrétiens, musulmans.
Moïse et Elie, ensuite, mentionnés dans l’Evangile, entourant Jésus, qui sont considérés comme les 2 colonnes de l’ancienne Alliance, l’un pour avoir reçu le don de la Loi, la Thorah avec les 10 commandements, l’autre pour son enseignement prophétique et son combat contre l’idolâtrie.
Pour le Nouveau Testament, ce sont Pierre, Jacques et Jean, les plus proches apôtres de Jésus, les 3 colonnes de l’église primitive, après la Pentecôte. Et puis nous avons entendu Paul rappelant à son disciple Timothée, sa vocation singulière, sainte non pas à cause de ses propres actes, mais à cause du projet de Dieu sur lui et de sa grâce.
Enfin comme figure centrale de cette liturgie de dimanche, Jésus, le témoin fidèle de Dieu, révélé comme Fils bien-aimé de son Père qui trouve en lui toute sa joie.
On pourrait s’arrêter sur chacune de ces figures pour nourrir notre méditation et notre prière. Le Carême n’est-il pas l’occasion favorable pour contempler l’action du Seigneur dans chacun de ses enfants, dans l’expérience de rencontre personnelle qu’ils font avec lui en des circonstances et des lieux si divers. Et nous sommes alors renvoyés à notre propre expérience de rencontre personnelle avec Lui, et à notre vocation dans le cadre d’une Alliance.
Mais revenons à l’épisode de la Transfiguration. Jésus prend avec lui, Pierre, Jacques et Jean son frère et il les emmène à l’écart sur une haute montagne.
« Sur une haute montagne » : C’est au Sinaï que Moïse avait eu la révélation du Dieu de l’Alliance. Il avait reçu les tables de la Loi, la Thorah qui devait éduquer progressivement le peuple à marcher dans l’amour de Dieu et du prochain
« Sur une haute montagne » : C’est à l’Horeb que Elie avait eu la révélation du Dieu de tendresse, dans la brise légère d’un fin silence…
Et c’est ainsi sur la montagne du Thabor que les 3 disciples de Jésus reçoivent la révélation de l’identité de leur maître, par une voix venue du Ciel : « celui-ci est mon Fils bien aimé, celui qu’il m’a plu de choisir, écoutez-le ». Une révélation au cœur de l’évangile, à garder secrète, qui précède les évènements de la Passion du Christ. Nous retrouverons Pierre Jacques et Jean à Jérusalem, non plus sur une haute montagne, mais au mont des oliviers, au jardin de Gethsémani, terrassés non par la Gloire éclatante de Jésus, mais par le sommeil et la tristesse. Et ils seront incapables de gravir le mont Golgotha, où Jésus mourant en croix sera entouré non plus par Moïse et Elie, mais par 2 larrons, l’un bon et l’autre méchant. Alors ce sera un centurion romain, un païen qui d’une voix forte venant de la terre déclarera : « vraiment cet homme était le Fils de Dieu ».
On pourrait multiplier les allusions à d’autres montagnes dans l’Evangile. Dimanche dernier, c’est depuis une très haute montagne que le diable avait entraîné Jésus dans une 3ème tentation, lui faisant miroiter l’idolâtrie de la domination sur les royaumes terrestres, à la condition qu’il se prosterne devant lui, Satan. Montagne de la tentation donc, précédant celle de l’enseignement et du 1er grand sermon de Jésus, inaugurant sa mission avec la proclamation des Béatitudes.
Et à la fin de l’évangile de Matthieu, après la Résurrection, montagne de Galilée où les 11 disciples se retrouvent convoqués par Jésus qui leur avait demandé de se rendre. Avec la conclusion : « allez maintenant, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et de l’Esprit Saint. Et moi, je suis avec vous jusqu’à la fin des temps ».
Au début du Carême, le mercredi des cendres, notre Père Abbé, reprenant une invitation de Jean-Paul II à faire de ce temps, celui de l’intériorité, proposait que nos cœurs plus ou moins déchirés, deviennent des chambres d’intériorité. Dimanche dernier, la liturgie nous poussait au désert intérieur. Aujourd’hui, sur quelle montagne intérieure sommes-nous invités à monter avec Jésus ? celle de la tentation, celle de l’enseignement, celle de l’épreuve et de la souffrance ou de la mort au pied de la Croix, celle de Galilée et de l’envoi en mission ?
La réponse est personnelle. C’est sur une de ces montagnes que pourra se révéler à nous la véritable connaissance du Christ et que nous pourrons entendre nous aussi la voix du Père : « tu es mon fils, bien aimé, en qui je trouve toute ma joie ». Et c’est là que nous le contemplerons, transfiguré, ressuscité, et que nous serons à notre tour associés avec lui dans la Gloire divine.
Frère Guillaume
CENDRES
18 février 2026
Jl 2, 12-18 ; 2 Co 5, 20-6, 2 ; Mt 6,1-6, 16-18
Frères et Sœurs,
Dans la première lecture nous entendions le prophète Joël nous exhorter : « Déchirez vos cœurs, et non pas vos vêtements, et revenez au Seigneur votre Dieu car il est tendre et miséricordieux... » « Déchirez vos cœurs » : l’expression est forte. Qu’est-ce que cela veut dire ? Si nous touchons à notre coeur physique, nous savons que c’est la mort. Que veut-dire le prophète ? Veut-il parler d’une enveloppe qui entourerait le coeur et qui l’empêcherait de vivre ? On connaît le phénomène physique du coeur malade, peut-être en raison d’une nourriture trop riche, qui peu à peu s’entoure de graisse, pour le rendre plus fragile encore. Peut-être est-ce dans cette direction qu’il nous faut chercher… Notre coeur, cet organe physique, le moteur de notre corps peut dysfonctionner et devenir malade en s’épaississant, s’alourdissant, en s’obstruant aussi… Et nous le savons, ce même coeur est le siège de beaucoup d’émotions, de sentiments et de passions qui lorsqu’elles sont fortes, provoquent des battements forts, ceux de la peur comme ceux de l’amour par exemple… Aussi il n’est pas trop difficile de faire une analogie entre ce qui se passe pour notre coeur physique et pour ce qui se passe pour notre coeur siège de tout ce que nous pouvons éprouver. Notre coeur siège de nos émotions, de nos sentiments et de nos passions, peut lui aussi s’épaissir ou s’alourdir sous le poids des soucis, des contrariétés. Alors il devient moins souple, moins ouvert. Il peut aussi se durcir sous le poids des épreuves, des offenses ou des humiliations. Alors il se ferme sur lui-même et peut risquer une forme d’asphyxie. Il peut aussi se barricader sous l’effet des peurs et former autour de lui comme un rempart qui le rend inaccessible aux autres, voire insensible. N’est-ce pas dans ces directions qu’il nous faut chercher ce que veut dire déchirer nos coeurs, dans ce mouvement qui va libérer notre coeur de toutes ses protections spontanées qu’il se créé par peur, par défense ou par repli sur sa richesse ? Déchirer nos coeurs pourra alors vouloir dire : créer toutes les opportunités possibles pour sortir de nous mêmes.
Nous déchirons nos coeurs, lorsque nous acceptons d’écouter une parole même lorsqu’elle nous dérange. Nous déchirons nos coeurs, lorsque nous consentons à donner une parole de bienveillance et d’empathie à des personnes vers lesquelles nous n’irions pas spontanément, un frère ancien, une personne handicapée…Nous déchirons notre coeur lorsque nous demandons pardon à un frère, ou bien lorsque nous pardonnons à celui qui nous a offensé. Nous déchirons nos coeurs lorsque nous nous présentons simplement comme nous sommes sous le regard de notre Père des Cieux, dans la grande confiance qu’Il nous accueille comme nous sommes, car il aime les pécheurs qui reviennent vers Lui. Nous déchirons nos coeurs lorsque nous choisissons de prendre distance par rapport à nos appétits d’amasser ou de consommer, lorsque nous disons « stop », ou bien « je n’en ai pas besoin ». Notre coeur acquéra de la légèreté pour la route…
Frères et sœurs, vous saurez trouver toutes les occasions de déchirer votre coeur. Oui, retrouver votre chambre intérieure durant ce carême, c’est retrouver le chemin de notre coeur, en le libérant de toutes ses enveloppes qu’il peut se créer et qui l’asphyxie peu à peu, ou bien l’endorme, le rendant insensible aux autres et à Dieu. Le Seigneur, le Maitre de notre coeur désire y faire sa demeure. En ce jour, moment favorable s’il en est, Il nous offre sa grâce pour vivre ce chemin de libération. Confions-nous à sa miséricorde et rendons lui grâce dans la lumière du mystère pascal qui nous renouvellera dans 40 jours.
Frère Luc
6e Dimanche du Temps Ordinaire, année A
15 février 2026
Si 15, 15-20 – Ps 118 – 1Co 2, 6-10 – Mt 5, 17-37
Frères et sœurs,
Il y a 15 jours, l’évangile de la messe du dimanche nous parlait des Béatitudes, dans la version de Matthieu. On peut dire que ce texte est comme une constitution, le cœur de l’évangile, la règle essentielle et indépassable.
Ce dimanche, il sera encore question de loi, de la Loi de Moïse et d’observances.
C’est que nous sommes au début du temps dit ordinaire, où nous suivons le Christ durant sa vie publique, cette année, dans l’évangile selon saint Matthieu.
La première lecture de ce jour insiste sur un thème pas si simple qu’il n’y paraît : celui de la liberté. L’homme a le choix de choisir le bien ou le mal. Il a le choix de choisir la vie ou la mort. Il dépend de lui d’observer les commandements, de rester fidèle à Dieu. Car la liberté, dans la Bible, ce n’est pas faire n’importe quoi, ce n’est pas suivre son caprice, mais c’est faire la volonté de Dieu qui espère une obéissance qui nous fera grandir en humanité. Redoutable dilemme pour l’homme et cependant, l’homme n’est pas abandonné par Dieu à son sort. Si l’homme craint Dieu, une crainte faite tout à la foi de respect et d’amour, il n’est pas abandonné à lui-même car Dieu n’a donné à personne la permission de pêcher. Il espère toujours le meilleur de nous-mêmes.
Quant à l’évangile, il nous présente Jésus qui affirme haut et fort sa fidélité à la Loi. Alors que peut-être pointent déjà les reproches qui lui sont faits de ne pas respecter la Loi, de guérir le jour du sabbat, etc… le Christ rappelle clairement qu’il n’est pas venu abolir la Loi mais bien l’accomplir.
Ensuite, le Christ parle d’une façon qui n’a pas dû laisser ses auditeurs indifférents.
En effet, en reprenant les grands commandements sur le meurtre, l’adultère, la répudiation et le serment, commandements centraux dans la Loi juive, Jésus les réexprime mais en disant « eh bien, moi, je vous dis. » Il s’institue ainsi législateur comme Moïse mais en surpassant ce dernier. Il est le nouveau Moïse qui accomplit la Loi, l’esprit de la Loi.
Si l’on regarde de près les paroles du Christ, on constate qu’il va dans le sens d’une radicalisation des exigences des commandements.
Ainsi, dans le premier commandement Tu ne commettras pas de meurtre sous peine de jugement, le Christ affirme que la colère contre son frère ; l’insulte proférée contre son frère, sont passible également du jugement voire de la géhenne de feu. Et il invite fermement à se réconcilier avec son frère avant de présenter son offrande au Temple.
De même pour l’adultère, le seul regard de convoitise est déjà, pour le Christ un adultère, ajoutant que tout membre intervenant dans le péché doit être éliminé
Ainsi encore pour le renvoi de son épouse. Nous le savons, le Christ refuse cette pratique pourtant légale à l’époque.
Quant au serment envers le Seigneur, ils sont tout simplement interdits car il n’y a pas besoin de faire un serment pour justifier la vérité de sa parole : que votre « oui » soit « oui » et votre « non », « non ».
Comment comprendre cette attitude ? Il me semble qu’elle vise à éviter un légalisme trop commode qui évite de se remettre en question.
En effet, on peut espérer que le juif honorable de l’époque, même dans une société violente, n’avait pas à commettre de meurtre et pouvait donc se trouver quitte de ce commandement. Le Christ montre que non. La colère, l’insulte sont assimilables pour lui au meurtre, en tout cas, passibles du même traitement juridique. Voilà qui peut faire réfléchir.
De même pour l’adultère, même si on n’a commis aucun acte extérieur répréhensible, ce qui peut mettre la conscience en paix à bon compte, le simple regard animé de désir est déjà pour le Christ adultère, de même que la répudiation d’une femme suivie d’un remariage.
Quant au serment au nom de Dieu, il est banni au profit d’une parole toujours franche et vraie.
Ainsi, le Christ met la barre très haut et, en redéfinissant les préceptes de la Loi en son nom « eh bien moi, je vous dis », il se met au-dessus de la Loi et se fait l’égal de Dieu. On imagine la stupéfaction de son auditoire.
Il y a un appel au dépassement d’une morale qui se satisfait peut-être un peu trop vite d’elle-même et nous savons tous bien que cette attitude peut nous habiter. Nous ne commettons ni meurtre, ni adultères, donc, tout va bien.
Alors le Christ, rigoriste radical ?
Nous savons bien que le découragement peut toujours nous menacer aujourd’hui et que nous risquons de rejeter une morale, une conduite qui nous paraît impossible à suivre ou trop exigeante. Effectivement une morale impossible à suivre si nous ne comptons que sur nos propres forces.
Et c’est là qu’il faut peut-être voir dans les paroles du Christ une pédagogie.
Ce que dit le Christ vise peut-être à ne pas nous laisser tranquilles, à ne pas croire que nous sommes arrivés. Non, nous ne sommes jamais quitte de l’évangile, même si, heureusement, nous nous approchons parfois d’une vie vraiment évangélique.
Bonhoeffer, théologien luthérien allemand exécuté en 1945 par les Nazis un mois avant la fin de la guerre, a écrit que pour créer une communauté chrétienne, on doit arriver auparavant à ce moment où on ne voit plus que l’impuissance des moyens humains. On doit alors se mettre à genoux en disant, selon le message de saint Antoine le Grand, père des moines : « seigneur, voilà ! Nous ne pouvons pas. Nous ne sommes pas capables de le faire nous-mêmes. » C’est seulement à ce moment-là que se manifeste le Christ Sauveur, et la nécessité du salut qui vient du Père.
Ainsi, chaque jour de notre vie, il faut pouvoir se dire comme saint Antoine : « Seigneur, je ne suis pas capable de le faire, de me changer, de me convertir, j’ai besoin de toi, j’ai besoin du Christ pour être vraiment au Christ ! »
Ainsi, le Christ nous montre-t’il par pédagogie, l’exigence réelle de la vraie vie évangélique qui ne se contente pas de satisfaction de soi à bon compte. Non, l’évangile exige l’aide du Christ, son amour divin qui peut nous entraîner, nous soutenir nous pardonner sur ce chemin où il nous appelle. Sachons demander sans cesse cette aide.
AMEN
Frère Jean-Louis
5e dimanche du Temps Ordinaire, année A
8 février 2026
Esaïe 58, 7-10 ; psaume 111 ; 1 Corinthiens 2, 1-5 ; Matthieu 5, 13-16
Frères et Sœurs,
« Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde » : cette parole de l’évangile d’aujourd’hui sonne vraiment clair, une parole que Jésus nous envoie en direct, - j’allais dire : en pleine figure, mais aussi dans la suite des Béatitudes, que nous avons entendues dimanche dernier, et donc faites pour notre bonheur.
Rappelez-vous la parole du pape Jean-Paul 2 aux JMJ de l’an 2000 ; il disait aux jeunes : « Si vous êtes ce que vous devez être, vous mettriez le feu au monde entier. »
Nous chrétiens, nous avons reçu tout ce qu’il faut pour rayonner l’Evangile et nous le faisons si peu ou si mal. Nous oublions qu’à notre baptême, nous avons reçu la lumière du Christ, et Jésus nous dit : « Portez-la dans vos mains, mettez-la dans vos cœurs. Ne la mettez pas sous le boisseau, mais sur le lampadaire, pour qu’elle éclaire et embrase le monde. »
Entendez bien ce que dit Jésus : il ne dit pas avec précaution : « Tâchez d’être lumière, efforcez-vous de l’être toujours plus. » Non, il dit carrément : « Vous êtes la lumière du monde. »
On peut rester longtemps sur cette petite phrase et la laisser faire son chemin dans notre cœur, dans notre vie : « Qu’est-ce qui est lumière en moi, et qu’est-ce qui ne l’est pas ? » N’oublions pas ce que disait Paul : « Autrefois, vous étiez ténèbres, maintenant, dans le Seigneur, vous êtes lumière. »
Nous avons écouté tout à l’heure ce texte admirable du prophète Esaïe où Dieu s’adresse à son peuple revenu d’exil, mais ce peuple a l’impression d’être dans une impasse, rien ne va plus et il appelle le Seigneur dans la nuit. Qu’est-ce qui lui manque pour qu’il retrouve la lumière ? Et la réponse est lumineuse, mais elle est toujours d’actualité comme le pape Léon nous l’a redit dans sa dernière encyclique : « Partage avec les pauvres » ; elle est aussi très concrète : partage ton pain, ta maison, tes vêtements, combats toute injustice. Alors, si tu fais cela, tu retrouveras la lumière, ta nuit sera lumière de midi. Or ce partage est l’affaire de tous et pas seulement des ONG, du Secours Catholique ou de la Cimade : chacun de nous est concerné.
Frères & Sœurs, pour porter la lumière de l’Evangile, il n’y a pas besoin de lettre de mission : notre baptême suffit et nous pouvons le faire là où nous sommes. Il ne s’agit pas d’éblouir les autres, mais de rayonner une lumière douce, paisible et qui redonne le goût de vivre. Car nous sommes aussi le sel de la terre.
Si le sel n’est plus sel, s’il est fade, sans saveur, même l’Evangile risque d’être ennuyeux, de n’être plus qu’une morale pour des gens bien-pensants.
Alors c’est quoi, la saveur de l’Evangile : qu’est-ce qui lui donne du goût ?
Nous les moines, nous aimerions que notre vie monastique redonne du goût à l’Evangile ; je me rappelle la parole de sœur Myriam, diaconesse de Reuilly, sur la saveur monastique. « C’est sans doute, la saveur de la vie ensemble, de la prière, de la gratuité. C’est parfois cette saveur brûlante et douloureuse du pardon, cette saveur de la conversion. »
Oui, c’est la vérité de l’Evangile qui nous appelle à une conversion et justement le moine fait vœu de conversion dans la ligne même de son baptême. Il faut alors secouer la routine, les habitudes dans une conversion permanente à Jésus Christ, pour être, comme lui, sel de la terre et lumière du monde.
Il ne s’agit pas d’être un beau parleur ou un sage reconnu, Paul nous l’a rappelé, il s’agit d’être humblement serviteur de Jésus Christ, messie crucifié, qui est allé par le don de lui-même et pour la gloire du Père, jusqu’au bout de l’amour, jusqu’au bout du feu qu’il est venu allumer sur la terre.
Nous savons bien que le sel disparait dans les aliments et que le cierge se consume ; ce qui compte, c’est le goût, c’est la flamme : c’est cela sortir de soi-même et vivre pour les autres.
Je voudrais finir par une petite histoire qui nous vient des premiers moines d’Egypte au 4° siècle, ce qu’on appelle un apophtegme.
Voilà ce que disait Abba Joseph : « Si tu veux être parfait, vraiment disciple du Christ, alors deviens feu, deviens tout feu. » Et se levant, Joseph tendit ses mains vers le ciel. Et voici ses doigts : c’était 10 cierges allumés. C’est bien parce qu’il y avait une flamme dans son cœur que ses mains avaient pu s’allumer.
Oui, comme Abba Joseph, soyons dans le monde, avec le Christ, sel et lumière. Amen.
Frère Basile