Homélies
Liste des Homélies
6e dimanche de Pâques, année A
10 mai 2026
Ac 8, 5-8.14-17 – Ps 65 – 1 P 3, 15-18 – Jn 14, 15-21
Frères et sœurs,
Alors que jeudi prochain, nous célébrerons l’Ascension, la montée de Jésus auprès du Père, déjà, les lectures de ce dimanche nous orientent vers le mystère du don de l’Esprit, la Pentecôte.
L’événement raconté par la première lecture a dû surprendre voire heurter les chrétiens d’origine juive encore nombreux aux débuts de l’Église. En effet, il s’agit du ministère de Philippe, puis de Pierre et de Jean à Samarie. Or, les Samaritains étaient détestés voir haïs par les Juifs qui les considéraient comme des hérétiques, des idolâtres, des gens pervertis.
Pourtant, il se fait que ce peuple accueille volontiers la prédication de Philippe qui accomplit d’ailleurs beaucoup de signes et de miracles au point que toute la ville est dans une grande joie. Les Apôtres, à Jérusalem, envoient alors, des colonnes de l’Eglise, Pierre et Jean, pour prier afin que ces Samaritains reçoivent l’Esprit Saint qui n’est pas encore descendu sur eux. Ils leur imposent les mains et ils reçoivent l’Esprit Saint. Remarquons, au passage que ces gens, pourtant baptisés au nom du Seigneur Jésus, n’ont pas encore reçu l’Esprit Saint. Plus loin dans le même Livre des Actes des Apôtres, lorsque Pierre parlera au centurion Corneille et à ses proches, des païens donc, l’Esprit Saint, à la grande surprise de Pierre et de ses compagnons qui sont juifs, descendra de façon assez fulgurante sur les auditeurs. Et il sera décidé de les baptiser alors que l’Esprit est déjà descendu sur eux. Les Actes des apôtres nous montrent ainsi un Esprit Saint très libre dans ses interventions. Après le baptême et par imposition des mains, pour les Samaritains, de façon tout à fait inattendue et sans action humaine, avant le baptême, pour le centurion Corneille et les siens.
Ainsi, et ce n’est pas la seule fois dans la Bible, Dieu montre sa prédilection pour les rejetés, les mal vus des bien-pensants de l’époque. Pouvaient-ils mériter la faveur de Dieu ? Une leçon sans doute à retenir pour nous.
L’évangile de Jean, lui, nous cite des paroles du Christ prononcées à la veille de sa mort. Une sorte de testament avec toute l’importance de ce que ce genre de parole peut avoir. Là aussi, le Christ annonce qu’il va prier le Père de donner à ses disciples un autre Défenseur, l’Esprit Saint. Durant sa vie publique, le Christ a défendu, conseillé ses disciples. Alors qu’il s’approche de la fin de son ministère terrestre, le Christ annonce la venue de l’Esprit qui accomplira cette fonction de défense et de conseil assurées par le Christ. Et c’est l’occasion pour le Christ de redire une dernière fois ce lien particulier qui l’unit au Père et qui est le même lien qui l’unit à ses disciples et ses disciples à lui-même. Mystère infini de la communion entre le Père, le Fils et nous-mêmes dans l’Esprit.
Quant à la seconde lecture, elle nous montre la situation des disciples bien après la Pentecôte, situation de persécution qui est devenue la leur et qui peut les ébranler. Que faire dans ces circonstances ? Ce texte peut nous éclairer dans notre propre vie actuelle, dans notre société qui demande à ce que nous rendions compte de notre foi ou qui exige de ne la garder que dans notre intimité et de ne surtout pas en témoigner, que faire ?
Les chrétiens dont il est question dans cette seconde lecture ne vivent pas nécessairement dans une situation de persécution cruelle, mais quand même, ils vivent dans un climat d’opposition, de suspicion ou d’incompréhension. Il y a des adversaires qui critiquent les disciples du Christ. Il est intéressant de voir que la lettre ne recommande pas une opposition violente ou un repli sur soi isolant de la communauté humaine, mais bien une attitude de dialogue, rendre raison de l’espérance. Mais un dialogue mené avec douceur et respect, il n’est pas question de croisade. Il nous est facile de deviner que cette attitude bienveillante et ferme dans la foi, même dans les critiques injustifiées, est inspirée par l’Esprit Saint. Mais elle n’est pas facile à mettre en œuvre.
Il s’agit d’avoir une conscience droite, une bonne conduite, faire le bien et non le mal, même si cela conduit à la souffrance. Et nous est alors rappelé le thème fondamental de ce temps pascal et de tous les dimanches, pourrait-on dire : le Christ, le juste, a souffert pour les injustes afin de nous introduire devant Dieu.
Mais en même temps, ce passage se termine en rappelant que le Christ, mort dans la chair, a été vivifié dans l’Esprit. Nous est ainsi rappelé le rôle de l’Esprit dans le mystère pascal.
Ainsi donc, de l’Esprit Saint descendant même sur les Samaritains à l’Esprit Saint promis par le Christ comme Défenseur et que nous retrouvons pour soutenir les chrétiens engagés dans le débat avec leurs contemporains, les lectures de ce dimanche nous préparent à célébrer le don de l’Esprit Saint à la Pentecôte. Esprit Saint qui a vivifié le Christ mis à mort dans la chair, Esprit qui nous soutient dans le combat de la foi, Esprit qui descend même sur ceux qui pourraient paraître n’en être pas dignes. Esprit qui, nous l’avons vu, pouvait intervenir avant ou après le baptême, en toute liberté par rapport aux rites.
Nous voyons que, comme le Christ, l’Esprit peut surprendre. Dieu peut nous surprendre, nous déplacer dans nos évidences ou nos certitudes.
Ainsi, dès ce dimanche, nous est présentée l’action de l’Esprit-Saint et ses imprévus.
Même s’il peut paraître parfois hors de notre histoire humaine, notre Dieu, par son Esprit Saint, est bien plus présent que nous ne le pensons parfois. À nous d’ouvrir les yeux pour discerner son action selon ce que dit saint Paul dans l’épître aux Galates en parlant des fruits de l’Esprit: amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, douceur, maîtrise de soi.
Savoir se laisser déplacer dans nos certitudes, savoir rendre compte, avec patience et douceur de notre foi, espérer dans l’aide de l’Esprit quoi qu’il arrive. Voilà déjà un bel enseignement et une belle ligne de conduite qui nous sont adressés pour nous préparer à la fête de la Pentecôte.
Accueillons cela dans la joie et la confiance pour grandir dans l’espérance, en nous sachant accompagnés avec amour dans notre vie.
AMEN
Frère Jean-Louis
4e dimanche de Pâques, année A
26 avril 2026
Actes 2, 14a + 36-41 ; ps 22 ; 1 Pierre 2,20b-25 ; Jean 10, 1-10
Frères et sœurs,
il y a une petite phrase qui me fascine dans cet évangile, quand Jésus dit : « Je suis venu pour que les hommes aient la vie, la vie en abondance. » Jésus parle ici au nom de Dieu, au nom d’un Dieu qui a souvent appelé l’homme à vivre, à choisir la vie et non pas la mort, que ce soit par la voix de Moïse ou du prophète Ezékiel ; mais trop souvent les hommes ont préféré écouter la voix des faux prophètes, de ceux que Jésus appelle des voleurs et des bandits. Il y va même fort, quand il dit que tous ceux qui sont venus avant lui sont des voleurs et des bandits : cela peut nous choquer, mais il faut remettre cette parole dans son contexte, car elle vise les pharisiens, ces juifs pieux, irréprochables, mais qui, au ch 10 de st Jean, viennent de jeter dehors l’aveugle-né, parce que Jésus l’a guéri un jour de sabbat.
C’est dans ce contexte que Jésus parle du berger : qui est ce berger qui appelle chacune de ses brebis par son nom, qui a une telle relation de confiance avec elles ? Dans la grande tradition d’Israël, ce berger, c’est Dieu lui-même comme nous l’avons chanté dans le psaume 22 : « Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi. »
Le psalmiste, c’est le peuple d’Israël, mais avec Jésus c’est chacun de nous qui est concerné dans sa relation à Dieu, et le Berger, c’est Jésus lui-même comme il le dira un peu plus loin – il est le bon berger, qui donne sa vie pour ses brebis : il est à la fois l’Agneau et le Berger. Alors c’est une tout autre image de Dieu qui nous est présentée ici, dans une relation de proximité que les pharisiens récusent et que Jésus vient nous révéler.
Les pharisiens ne comprennent pas ou ne veulent pas comprendre et Jésus reprend la parole avec une autre parabole. Il a cette trouvaille magnifique, une image forte, celle de la porte. Il semble dire aux pharisiens : Vous avez raison de dire que Dieu est le Saint, l’Inaccessible, aussi pour le rencontrer, Dieu a ouvert une porte, et cette porte, c’est moi. « Je suis la porte des brebis ; si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé. » Cela veut dire qu’en passant par lui, nous pouvons aller au Père. Il est le « passeur », celui qui nous met dans une relation vivante, aimante avec Dieu. Il est la porte, et cette porte est toujours ouverte.
Parfois elle est étroite, c’est vrai : car il nous faut passer par où lui-même est passé ; st Pierre le disait très bien dans la 2° lecture : le Christ nous a laissé un exemple afin que nous suivions ses traces, mais cette porte donne accès à la vie, et je dirai aussi à une vraie liberté. Il faut nous en souvenir en ce dimanche des vocations.
Si on entre par le Christ dans la Bergerie, ce n’est pas pour se laisser enfermer ; voyez cette petite phrase : « Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé ; il pourra aller et venir, il trouvera pâturage. »
« Il pourra aller et venir » : le Christ nous donne la vraie liberté : c’est là la grosse différence entre l’Eglise et les sectes ; une secte est toujours séduisante et chaleureuse au départ, mais une fois entré, on ne peut plus en sortir. Dans l’Eglise, il ne faut pas qu’il en soit ainsi. C’est vrai que ce n’est pas toujours facile de suivre les règles de l’Eglise, ou bien on peut être déçu, arrêté par l’étroitesse de certains prêtres ; le pape François disait : « Je n’aime pas les prêtres rigides » ; alors pour dépasser ces limites humaines de toute institution, il nous faut revenir à la parole du Christ :
« Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé ; il pourra aller et venir, il trouvera pâturage. » Voilà la vraie liberté des enfants de Dieu.
La bergerie, c’est bien plus que l’Eglise visible : Jean Tauler, ce grand mystique rhénan du 14° siècle, ira même jusqu’à dire que la bergerie, c’est le cœur de Dieu où le Christ nous fait entrer, et le portier, c’est l’Esprit Saint : et là tout homme est appelé à entrer, même ceux des autres religions.
Je crois que st Jean-Paul 2 a été poussé par l’Esprit Saint lorsqu’il a invité les représentants des grandes religions à venir à Assise prier pour la paix. Il ne s’agissait pas d’une prière commune, mais d’être là ensemble réunis dans la prière.
Comment concilier tout cela, car nous chrétiens, nous croyons que le Christ est l’unique porte pour entrer dans la vie. Mais l’Esprit Saint nous montre aussi qu’il y a plusieurs chemins pour aller à Dieu, et dans l’Apocalypse, il y a même 12 portes pour entrer dans la Cité sainte.
En écoutant cet évangile, comprenons l’importance de cet appel du Christ à vivre, à savoir reconnaître sa voix qui n’est pas celle des marchands de petit bonheur, des voleurs et des bandits comme il les appelle. Il s’agit pour nous de suivre Jésus, de vivre comme il a vécu, d’aimer comme il a aimé et par là de faire entendre sa voix et de montrer cette porte à ceux qui ne la connaissent pas encore, de leur donner envie de vivre. « Je suis venu pour que les hommes aient la vie, la vie en abondance. » Les nombreux baptisés de Pâques nous montrent que cette parole du Christ s’accomplit encore aujourd’hui.
Frère Basile
Vigile Pascale
4 avril 2026
Rm 6, 3-11 ; Mt 28,1-10
Frères et sœurs
Dans l’abondance des paroles entendues, dans le foisonnement des signes et des images que nous offre cette liturgie, que retenir ? Je retiendrai l’image de « l’arc de lumière » que nous avons chanté après la 4° lecture tirée du livre d’Isaïe. « Il brille sur le monde l’arc de lumière : Dieu a fait la paix par le sang de la croix. Il se lève le jour de l’Alliance nouvelle »
Oui, avec le Christ Ressuscité, se dessine comme un grand arc de lumière sur notre histoire humaine. Après l’arc-en-ciel du temps de Noé, il brille pour éclairer, et pour faire signe du don de la paix, que nous offre Dieu en son Fils par le sang de la croix. En lui, l’alliance entre Dieu et l’humanité est scellée, irrévocable. Oui, avec le mystère du Christ Ressuscité, s’éclaire de façon définitive la grande bénédiction que Dieu a offerte à l’humanité, dès les premiers instants de la création. Depuis qu’il a dit « que la lumière soit » jusqu’à la lumière de la résurrection en passant par celle de la nuée qui conduisit le peuple hébreu à travers la mer, la grande bénédiction divine se répand sur monde. Dieu nous bénit dans le Christ, le Verbe fait Chair et ressuscité. Lui qui était au commencement, la Parole créatrice qui a fait toute chose très bonne, Il est à la fin en recréant de manière plus merveilleuse encore par sa résurrection l’humanité blessée par le péché. Ce soir, au milieu de nous, le cierge pascal fait signe du Christ Ressuscité, Lui l’Alpha et l’Oméga, le commencement et la fin. Au milieu de nous, il nous rappelle que les ténèbres n’ont pas le dernier mot. De même que nous l’avons suivi dans l’obscurité, en entrant dans cette église, de même la Lumière du Christ vivant guide de manière discrète et sûre à la fois, nos pas dans ce monde souvent en proie à l’inquiétude. Face aux bruits de canons, face aux destructions absurdes de vies innocentes qui se perpétuent sous nos yeux, la lumière du Christ Ressuscité fortifie notre espérance. Le mal et le péché apparemment si présents, apparaissent encore plus clairement absurdes face à la lumière du Christ Ressuscité. Sa victoire sur la mort est celle de l’Amour d’un homme aux mains désarmées. Sa force est celle du pardon toujours offert qui devient puissance de réconciliation entre tous les êtres humains.
Au milieu de nous, le cierge pascal est signe qu’en aucun cas, Dieu ne veut renoncer à sa bénédiction sur l’humanité. Lorsque dans quelques instants, nous viendrons y allumer notre cierge, nous exprimerons notre confiance en la lumière du Christ Ressuscité. Et en prenant appui sur elle, en nous laissant éclairer et fortifier par elle, nous redirons notre engagement de baptisé. Nous exprimerons notre foi libératrice, et avec elle notre volonté de nous engager par des actes et des paroles au service du Christ, Lumière des hommes et au service de nos frères et sœurs. Oui, le Christ Lumière du monde désire que sa Lumière se diffuse à travers nos modestes existences, pour faire reculer l’ombre et les ténèbres… Chaque geste de bonté, un sourire, une attention, un effacement pour que les autres existent, un service rendu ou accepté humblement, autant d’attitudes par lesquels nous laissons la lumière du Christ nous traverser et, à travers nous, rejoindre tant de femmes et d’hommes qui l’attendent. Dans cette lumière, se fortifiera en nous et en ceux que nous rencontrons, l’espérance dont notre monde a tant besoin. Ces gestes tangibles d’amour et de lumière apparaîtront comme les prémices de la Vie éternelle, celle qui ne finit pas, mais qui est déjà l’œuvre.
En rendant grâce dans quelques instants, pour la mort et la résurrection du Christ qui déploie comme un grand arc de lumière sur notre monde, et en recevant le don incommensurable de sa Vie offerte dans son corps et son Sang, nous accueillerons les prémices de cette Vie éternelle. Frères et sœurs, prenons au sérieux les dons de notre Dieu, ils portent en eux-mêmes une puissance de lumière et d’amour que le Seigneur désire répandre par chacun de nous pour notre monde.
Frère Luc
Vendredi Saint
3 avril 2026
Is 52, 13 - 53, 12; He 4, 14-16; 5, 7-9; Jn 18, 1 - 19, 42
« Qui cherchez-vous ? » Ces premiers mots de Jésus qui ouvrent le récit de la Passion selon St Jean, sont quasiment identiques aux premiers mots de Jésus dans le même évangile. Ce seront encore les premiers mots que Jésus Ressuscité prononcera, en s’adressant à Marie Madeleine.
« Qui cherchez-vous ? » Un bandit ? Puisqu’ils arrivent avec des armes ? Plutôt un blasphémateur dont ils ont instruit le procès durant tout l’évangile. C’est clair pour les responsables du peuple, Jésus a osé se dire Fils de Dieu. Ils ne cherchent plus : il mérite la mort.
« Qui cherchez-vous ? » Cette question qui traverse tout l’évangile de Jean, traverse aussi toute la vie et l’histoire de l’Église, pour nous rejoindre aujourd’hui encore. Qui cherchons-nous en désirant mieux connaître Jésus et mieux parler de Lui ? Il est bon en ce jour de laisser résonner cette question pour éviter des réponses trop faciles qui pourraient défigurer le visage de Jésus, voire le tuer dans le coeur de ceux qui l’attendent et ne le connaissent pas…
Laissons la question guider notre regard vers chaque être humain, et plus particulièrement vers les plus souffrants, puisqu’en assumant notre souffrance humaine, Jésus s’est identifié à chacun d’eux. Quand nous le prierons dans quelques instants aux intentions du monde, que cette question « qui cherchez-vous » fasse grandir notre confiance et notre assurance car le Christ à qui nous confions chaque personne, a su se faire proche de chacun pour lui redonner sa dignité. Laissons encore cette question « qui cherchez-vous » nous habiter, lorsque nous viendrons vénérer la croix. A travers ce geste qui dérange toujours un peu notre entendement, nous pourrons oser accueillir le Christ en son mystère d’abaissement qui seul nous sauve. Au rythme de la liturgie qui se déploie en ces jours saints, et qui accompagne nos vies, au fur et à mesure que nous faisons nôtre cette question pour demeurer des chercheurs, le visage du Christ se dévoile.
Frère Luc
Jeudi Saint
2 avril 2026
Ex 12, 1-8.11-14 ; 1 Co 11,23-26 ; Jn 13, 1-15
« Ce jour-là sera pour vous un mémorial, d’âge en âge vous le fêterez »…
Frères et sœurs, la célébration que nous vivons ce soir, plonge ses racines dans ce mémorial que le Seigneur recommandait à Moïse, de perpétuer en le célébrant chaque année. Mémorial de la Pâque du peuple hébreu sorti d’Égypte par l’action puissante de Dieu en sa faveur. Mémorial que Jésus et ses disciples célèbrent fidèlement comme tout juif pratiquant de leur époque. Mémorial cependant sur lequel Jésus va greffer un nouveau mémorial, celui de son propre sacrifice nous ouvrant un nouveau passage à travers la mort. Comme déjà le repas pascal en Egypte, Jésus anticipe par le geste symbolique du pain rompu et de la coupe partagée, l’oeuvre de salut accomplie sur la croix qui va suivre quelques heures plus tard. De ce dernier repas, la tradition johannique a retenu un second geste symbolique, celui du lavement des pieds qui éclaire encore la plénitude de sens de la mort de Jésus à venir. S’il est l’Agneau qui s’offre en nourriture et dont le sang nous sauve de la mort, il est aussi le Serviteur qui s’abaisse jusqu’à la mort de la Croix pour nous laver, nous purifier de tout péché. Désormais, ces deux gestes de Jésus, l’offrande du pain et du vin et celui du lavement des pieds, sont au coeur du mémorial de la Pâque chrétienne que nous célébrons ce soir.
Mais de quoi parle-t-on lorsqu’on dit « mémorial » ? De faire mémoire ? Oui, mais il n’agit pas seulement de se souvenir. Nous nous souvenons, mais pour accueillir aujourd’hui encore la même action libératrice du Seigneur qui sauve. Le Seigneur éternel nous offre de revivre aujourd’hui ce qu’il a fait hier une fois pour toute. En célébrant la mémoire de ce qu’il a fait, nous recevons la force d’un don toujours actuel, le Corps et le Sang du Christ Vivant, Ressuscité et Ressuscitant. Le don du Christ fait hier, une fois pour toute, se propage et se répand dans le temps, d’aujourd’hui en aujourd’hui. Et ce soir, la prière eucharistique le fait ressortir tout particulièrement, lorsque le prêtre introduit le récit de la consécration par ces mots : « La veille où il devait souffrir pour notre salut et celui de tous les hommes, c’est-à-dire aujourd’hui…. « C’est-à-dire aujourd’hui »… Ces quelques mots nous font toucher du doigt la profondeur du mémorial eucharistique. En chaque eucharistie, nous est donné dans un aujourd’hui toujours unique, le don éternel que notre Dieu a fait une fois pour toute de sa vie en Jésus-Christ. En chaque eucharistie, la libération du péché et de la mort se réalise pour notre monde, et devient comme un levier puissant de salut. Nous le confesserons dans l’oraison sur les offrandes : « Chaque fois qu’est célébré ce sacrifice en mémorial, c’est l’œuvre de notre rédemption qui s’accomplit ». Dieu donne abondamment son salut, et dans le même temps, Il transforme ceux qui le célèbrent.
En effet, lorsque nous faisons mémoire de la mort et de la résurrection du Christ, nous sommes entraînés à nous laisser transformer, à nous laisser rassembler « afin que du levant au couchant du soleil, une offrande pure soit présentée au nom du Seigneur », comme le prions dans la prière eucharistique 3. Présenter et devenir ensemble une offrande pure pour la gloire de notre Dieu, tel est le fruit et aussi l’appel incessant que toute eucharistie porte en elle. C’est « le sacrifice nouveau » qui requiert de nous un élan filial et confiant, docile à son Esprit pour nous offrir à Dieu tel que nous sommes. Et dans le même temps, ce « sacrifice nouveau » nous envoie sans cesse vers nos frères pour nous mettre à leurs pieds afin de les servir. A l’exemple du Maître, il nous faut sans cesse descendre de notre piédestal imaginaire, pour rejoindre chacun de nos frères dans la simplicité et la vérité qui nous unit.
Frères et sœurs, que la célébration de la Ste Cène, mémorial de la passion et de la résurrection du Seigneur, vienne vivifier notre désir d’accueillir ce don de Vie incommensurable, et de nous laisser réunir et transformer dans le Christ à son image.
Frère Luc
Dimanche des Rameaux
29 mars 2026
Is 50, 4-7 ; Ph 2, 6-11 ; Mt 26,14 – 27,66
Frères et sœurs,
Au début de cette célébration, nous avons demandé dans l’oraison d’ouverture : « accorde-nous, dans ta bonté, d’accueillir le témoignage de la force du Christ, dans la souffrance »… Face à la souffrance, celle des autres, la nôtre, nous demeurons tous impuissants, désarmés, angoissés souvent, révoltés aussi, sans force… Les images abondantes des guerres ou des catastrophes semblent vouloir la banaliser ou la donner en spectacle comme pour mieux la tenir à distance. Mais à mesure qu’on la touche de plus près, elle nous semble toujours trop injuste et trop insupportable. Ce matin, nous contemplons Jésus qui ne s’est pas révolté ni dérobé alors qu’on le frappait. Il a présenté librement son dos à ceux qui le frappaient, et sa face à qui le giflaient. Où a-t-il puisé sa force ? Alors qu’il a vacillé un moment au jardin de Gethsémani, il a consenti à entrer dans un autre regard, le regard de son Père dont il a voulu faire la volonté. Il a renoncé à user d’une force à laquelle il aurait pu prétendre en faisant appel à une douzaine de légions d’anges. Il s’est appuyé sur les Ecritures selon lesquelles il devait en être ainsi. Il a accepté l’inacceptable et il a pris sur Lui le poids perdu de la souffrance. Il a ôté le poids de la fatalité qui pesait sur nos épaules, pour nous ouvrir une espérance. Celle-ci brillera au matin de Pâques.
Frères et sœurs, ne nous lassons pas de regarder Jésus qui dans l’extrême faiblesse de sa souffrance consentie, nous révèle une force nouvelle. Il désire nous l’offrir.
Frère Luc
5e Dimanche de carême, année A
22 mars 2026
Ez 37, 12-14 – Ps 129 – Rm 8, 8-11 – Jn 11, 1-45
Frères et sœurs,
En ce dimanche, dernier dimanche avant le dimanche des Rameaux inaugurant la Semaine Sainte, les lectures sans nier la réalité cruelle de la mort, nous orientent vers la vie, vers l’espérance, confiants dans la puissance souveraine de Dieu. Avouons que nous avons parfois bien besoin de ce réconfort.
Ce dimanche est, pour les catéchumènes qui se préparent au baptême, la troisième étape avec le don de la vie, symbolisé par l’évangile de la Résurrection de Lazare. Nous sommes donc orientés vers le but du Carême et ce qui lui donne tout son sens : la résurrection du Christ, Pâques.
La première lecture était très explicite. C’est la proclamation solennelle par Dieu de sa volonté d’ouvrir les tombeaux où se trouve son peuple. Il se fait que cet oracle concerne le peuple élu en exil à Babylone, au 6e siècle avant le Christ. Le peuple a perdu sa terre, son temple, son roi, tout semble perdu, c’est la mort assurée. A l’époque où chaque nation avait ses dieux, être vaincu militairement conduisait souvent à adopter les dieux du vainqueur.
Or, il se passe cette chose inouïe qu’Israël, vaincu par les Babyloniens, exilé à Babylone, entend cette parole de son Dieu transmise par le prophète Ezékiel : le Seigneur enverra son Esprit pour le faire vivre, il donnera le repos au peuple sur sa terre où il le fera revenir, c’est la sortie du peuple de son tombeau d’exil. Et Dieu le dit et il le fera. Et c’est ce qui va se réaliser, effectivement.
C’est donc la victoire de la vie qui fait sortir le peuple du tombeau de l’exil. Et c’est Dieu qui en est l’auteur. Il l’annonce lui-même avec une certitude qui donne courage.
Quant au très beau passage de la lettre de saint Paul aux Romains, il y est question aussi de vie donnée par l’Esprit à ceux en qui le Christ se trouve. Et même si le corps reste marqué par la mort dans la vie présente à cause du péché, l’Esprit fait vivre ceux en qui il habite. Et ce passage se termine par une espérance extraordinaire : celui qui a ressuscité Jésus, le Christ, donnera aussi la vie à nos corps mortels par l’Esprit. Ainsi la Trinité est engagée dans cet élan de vie qui nous est offert.
L’évangile du rappel à la vie de Lazare est poignant par son intensité. Lazare, le frère de Marthe et Marie, est malade et même déjà mort selon la parole du Christ.
Cet évangile est l’occasion pour le Christ de révéler qu’il est la résurrection et la vie et que quiconque croit en lui ne mourra jamais.
Nous y voyons également la sensibilité du Christ. Certes, il est la résurrection et la vie, et pourtant devant la souffrance des proches de Lazare, il est bouleversé et saisi d’émotion jusqu’à pleurer, ce qui témoigne de son amitié pour Lazare. L’évangéliste a cru bon de rappeler une seconde fois l’émotion du Christ. Nous avons là un visage profondément humain du Christ qui nous est présenté. Jésus ne survole pas nos drames humains dans une sainte indifférence. Il communie à nos souffrances. Il est touché lui-même par la mort d’un proche.
Puis vient le moment décisif, devant la tombe, alors que certains doutent de la capacité du Christ à vaincre la mort ou au moins à empêcher sa venue. Et même Marthe se récrie lorsque le Christ ordonne d’enlever la pierre du tombeau.
Le Christ, comme c’est souvent le cas lorsqu’il fait un miracle, fait appel à la foi des personnes présentes et sa parole témoigne de façon extraordinaire de sa foi au Père. Il rend grâce, alors que rien ne s’est encore produit, d’avoir déjà été exaucé par son Père comme toujours. Et il dit cela à voix haute pour que la foule croit au Père. Le Christ ne cherche rien pour lui-même. Pas question de se glorifier mais de glorifier le Père. Il est entièrement tourné vers le Père et ne cherche qu’à conduire les gens présents à reconnaître la gloire du Père.
Puis vient l’ordre, impérieux : « Lazare, viens dehors ! » et le mort sort du tombeau, les pieds et les poings liés. Certains ont vu dans ce détail le fait que le retour à la vie de Lazare était différent de la résurrection du Christ qui, lui, n’aura pas besoin d’être délié. De fait, Lazare mourra à nouveau car il s’agit pour lui d’un retour à notre vie terrestre, limitée par la mort et non pas du passage, de la Pâque du Christ, passage vers la vie éternelle qui est tout autre que notre vie.
Cet évangile est donc aussi l’évangile de la vie qui triomphe de la mort humaine, certes, de façon temporaire, Lazare mourra à nouveau, mais signe d’une vie éternelle promise aux croyants après la résurrection du Christ.
Frère et sœurs, ces lectures du 5e dimanche de carême est donc celui de la vie, au-delà d’une situation de mort qui paraît triomphante. Pour les catéchumènes comme pour nous, ces lectures proclament haut et fort la promesse du triomphe décisif de la Vie sur la mort, la promesse faite, depuis l’Ancien Testament, que Dieu nous appelle à participer à sa vie pour l’éternité. C’est l’essentiel de la foi qui nous est proposée ici : notre vocation, notre appel à vivre de la vie même de Dieu par adoption, comme dira saint Paul.
Nous comprenons alors la place de ce dimanche dans le temps du Carême, alors que nous sommes tout proches de la grande Semaine où nous célébrerons la passion, la mort et la résurrection du Christ, annonce de notre propre destinée.
Que ces lectures renforcent notre foi et notre joie dans la victoire du Christ sur la mort, sur toute mort, et combien nous avons besoin d’entendre ce cri de victoire et cette espérance en notre monde emporté dans un tourbillon de mort.
Malgré les apparences qui ne sont qu’apparences, Christ est vainqueur.
AMEN
Frère Jean-Louis
4e Dimanche de carême, année A
15 mars 2026
1 Samuel 16 / ps 22 / Ephésiens 5 / Jean 9, 1-41
Etonnant, le parcours de cet homme que Jésus guérit : il était né aveugle, maintenant il voit. Il voudrait aussi que les autres voient ce qui lui est arrivé, et il se rend compte que ce sont eux qui ne veulent pas voir ; il voudrait les convaincre, mais c’est impossible : ils sont bloqués dans leurs certitudes. Et la parole de Jésus est terrible à leur endroit : « Du moment que vous dites ‘Nous voyons’, votre péché demeure, c’est vous qui êtes aveugles. »
Jésus dit encore : « Je suis venu en ce monde pour rendre un jugement », une remise en question. Oui, il met le monde à l’envers : les aveugles voient la lumière, mais ceux qui voient, les bien-voyants, les bien-pensants, ou ceux qui se croient tels, ceux-là ne voient plus, ils deviennent aveugles. Frères & soeurs, c’est un risque pour nous aussi, quand nous nous installons dans nos certitudes.
Au contraire, il nous faut faire le chemin de l’aveugle, lui il voit et il comprend peu à peu ce qui lui est arrivé. «Il m’a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et maintenant je vois. » Le chrétien, comme l’aveugle guéri, c’est celui qui voit, qui voit plus profond, au-delà des apparences.
Voyez ce qui arrive au prophète Samuel dans cette belle histoire où Dieu choisit David. Au début, Samuel croyait voir ; en apercevant Eliab, le premier des fils de Jessé, il a cru reconnaître celui que Dieu avait choisi « Sûrement, c’est lui ! » mais Dieu lui dit : « Ne considère pas sa belle apparence : Dieu ne regarde pas comme les hommes, car les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur. » Qu’est-ce qu’être chrétien ? c’est ne plus regarder l’apparence, mais le fond du cœur ; c’est laisser le Christ ouvrir nos yeux et nous faire passer des ténèbres à la lumière. Le chrétien, c’est celui qui voit, qui voit autrement : alors tout est changé et la vie prend du sens. Il faudrait interroger les catéchumènes, ceux qui demandent le baptême, et il y en a de plus en plus : car ils ont quelque chose à nous dire. Que leur est-il arrivé ? pour passer ainsi d’une vie sans lumière, sans couleur, sans Dieu à une vie où tout prend un sens : st Paul dira : bonté, justice, vérité, car cela va se traduire en des gestes concrets : le service des autres, la compassion devant toute souffrance, le courage pour affronter la mort, pour risquer sa vie face à l’injustice ou à la torture. Oui, ça change tout, mais j’ose ajouter et peut-être vous ne serez pas d’accord : en même temps çà ne change rien.
Je veux dire par là que le chrétien est un homme comme les autres, il n’est pas meilleur, il peut se tromper, il peut faiblir, il demeure un pécheur. J’ai été frappé dans la vie du pape François,
alors qu’il venait d’être élu au siège de Pierre « Qui êtes-vous ? » demandait le journaliste. « Je suis un pécheur » répondait-il en toute simplicité. Et il a su dire ensuite combien le témoignage chrétien doit se faire très humble, et pas du tout triomphant, en se gardant bien de faire la leçon aux autres. Si le chrétien est fils de lumière, il faut qu’il sache en témoigner humblement, sans éblouir ou éclabousser les autres, sans installer des spots ou des haut-parleurs. Toute prétention, toute suffisance au lieu d’attirer, ne peut que repousser.
A travers cet évangile de l’aveugle-né, c’est notre vie chrétienne de baptisé qui est concernée. Est-ce que nos yeux se sont ouverts à la lumière du Christ ? Pouvons-nous dire en vérité comme l’aveugle-né : « A présent, je vois » et vivre en conséquence.
Dire : Je vois, et non pas : Je sais, comme si le chrétien avait réponse à tout. Mais dire : Je vois, parce que la lumière du Christ a changé quelque chose dans ma vie, dans ma relation à Dieu et aux autres. Remarquez comment dans l’évangile, cette illumination n’est pas soudaine, c’est tout un chemin : chemin d’humanité, l’aveugle retrouve ses yeux ; chemin de bon sens et de vérité, il regarde ce qui lui est arrivé et il voit plus clair que les pharisiens, et il ose témoigner, prendre parti « C’est un prophète » leur dit-il ; chemin de foi et d’humilité, avec cette rencontre du Christ, éminemment personnelle : « Crois-tu au Fils de l’homme ? » lui demande Jésus. « Et qui est-il, Seigneur ? - Tu le vois, c’est lui qui te parle. – Je crois, Seigneur. » Cela n’a rien d’une réponse facile et enthousiaste sous le coup du miracle ; c’est un chemin de foi et nous pouvons nous redemander nous-mêmes : « Qui est Jésus pour moi ? » La réponse ne sera jamais définitive : il nous faudra toujours aller plus loin.
Laissons le Christ peu à peu transformer notre vie, nous donner une force, une espérance invincible devant la mort, avec des passages obscurs, des remises en question, c’est vrai. Mais sur ce chemin de lumière et de nuit, le Christ nous accompagne : « Si je traverse les ravins de la mort, disait le psalmiste, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi. »
Je pense à François d’Assise : nous fêtons cette année le 8° centenaire de sa naissance au ciel, François qui devient aveugle à 44 ans ; c’est à ce moment-là, un an avant sa mort, que ne pouvant plus voir la lumière de ses yeux de chair, il compose son merveilleux cantique du Soleil « Laudato si ». La lumière était en lui, et c’est de Dieu qu’il la recevait. Il communiait à la passion du Christ, mais déjà à sa Résurrection, pouvant dire avec le psalmiste ce que nous chanterons bientôt dans la nuit pascale : « La ténèbre pour toi n’est pas ténèbre et la nuit comme le jour est lumière. »
Frère Basile
3e Dimanche de carême, année A
8 mars 2026
Ex 17, 3-7 ; Rm 5, 1-8 ; Jn 4, 5-42
Jésus quitte la Judée, le haut-lieu du religieux et du savoir et regagne la Galilée inculte.
Il lui faut traverser la Samarie, pire que la Galilée : terre impie, schismatique, pays des mauvais croyants.
C’est comme une descente vers le plus bas, image de l’Incarnation.
Jésus veut traverser nos vies, les visiter, et même y demeurer.
Chacun de nous est pour lui une terre qu’il veut traverser par sa grâce, par sa présence vivifiante.
Le voici assis au bord du puits de Jacob.
Dans la Bible, les puits sont des lieux de rencontres, de fiançailles, d’alliance : Rébecca, Rachel, Moïse…
Jésus, fatigué, a physiquement soif et faim.
Plus profondément, il a soif de nous donner sa vie,
faim d’accomplir sa mission qui est de nous faire connaître son Père.
Or voilà précisément qu’arrive une femme de la ville, seule,
venant puiser de l’eau de façon étonnante à l’heure la plus chaude du jour,
sans doute pour être à l’abri des regards, des réflexions désobligeantes,
car à ses yeux et aux yeux des autres, sa vie est un échec et un mauvais exemple.
Jésus prend la parole : « Donne-moi à boire. »
Il a soif. Soif dans son corps, soif dans son cœur.
Il a soif de notre vie, de notre vérité, de notre désir, pour les combler au-delà de toute attente.
Ce sera son dernier cri sur la croix : « J’ai soif ! »
Pour nous, lui donner à boire, c’est lui donner notre soif,
aussi, vient-il éveiller en nous notre vraie soif.
Ainsi va-t-il conduire la Samaritaine au plus profond d’elle-même.
Restant d’abord à la surface, elle se cache derrière l’opposition ancestrale entre Juifs et Samaritains,
selon laquelle aucune rencontre n’est possible entre eux.
Mais Jésus, totalement unifié, buvant à sa propre source qui est le Père, franchit l’impossible.
Il s’approche de cette femme pour l’approcher de lui, et lui faire connaître le don de Dieu.
« Si tu savais le don de Dieu, et qui est celui qui te dit : ‘Donne-moi à boire’,
c’est toi qui lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive. »
Jésus la conduit de la source de Jacob à une autre source,
de sa soif familière à une soif méconnue, plus intérieure,
de l’eau des vieux savoirs à l’eau du jaillissement.
« Je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance. »
« Si tu savais, c’est toi qui aurais demandé »
Jésus réclame l’eau de notre puits, la réalité de notre quotidien, l’aveu de notre manque,
pour nous ouvrir à la gratuité de l’eau bondissante
qui est l’image même de la vie en ce qu’elle a de plus généreux.
« Quiconque boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif » :
De la Samaritaine, Jésus passe à la multitude, à chacun de nous, qu’il veut rencontrer et combler.
« Va, appelle ton mari et reviens ici »
« Va, appelle, reviens. »
Trois impératifs auxquels la femme va obéir exactement, déjà transformée par le dialogue engagé.
Abandonnant sa cruche devenue insignifiante et inutile,
elle retourne en ville, va à la rencontre de tous ceux et celles qu’elle fuyait,
et annonce, débordante, ce dont elle est déjà remplie, puis revient vers Jésus avec les gens de la ville.
Elle préfigure Marie-Madeleine, l’apôtre des apôtres,
annonçant la Résurrection du Seigneur et la victoire de la vie sur toutes nos morts.
Que Jésus dise à la femme : « Appelle ton mari » n’est pas hors de propos :
les puits sont des lieux de rencontres et d’alliances.
Quelles sont donc les alliances que cette femme a nouées et dont elle vit ?
« Je n’ai pas de mari. » répond-elle. Là, elle dit vrai, dit Jésus.
Mais il voit plus profond encore : « Tu as eu cinq maris, et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari. »
Six alliances passagères, infructueuses. Vanité et souffrances de sa vie.
La 7e – chiffre de l’accomplissement – serait-elle la relation toute neuve,
que Jésus vient de nouer avec elle, en ayant éveillé en elle la source de vie inépuisable ?
Il la fait passer de la fragmentation à l’unification,
de l’incomplétude du changement perpétuel à l’éternelle nouveauté.
Jésus n’accuse pas cette femme. Il ne la justifie pas non plus. Il ne dit rien.
Il lui offre simplement une eau jaillissante qu’elle ne connaissait pas.
La question qu’elle lui pose sur le culte lui permet de la faire cheminer plus loin encore vers son intériorité.
« L’heure vient, elle est là, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. »
« Dieu est esprit »
Il ne s’agit plus de savoir où adorer Dieu, mais qui et comment adorer.
L’Incarnation met fin aux limites des espaces sacrés,
car le royaume de Dieu est au-dedans de nous.
Le Dieu vivant veut habiter nos cœurs vivants.
L’eau vive de la grâce est en nous, toujours efficiente là où nous allons.
Alors que les disciples reviennent de la ville, avec leurs pas lourds et leurs victuailles,
la femme, en sens inverse, court à la ville porter l’eau vive.
Elle porte en elle la source éternellement jaillissante,
et devient elle-même une source qui va en éveiller d’autres.
Légère, elle ne s’encombre plus ni de sa cruche ni de rien ;
venue isolée, elle repart communiquer à tous ce dont elle déborde.
« Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait ».
Loin de s’être sentie accusée, elle est libérée.
À son témoignage, les gens de la ville sortent de chez eux pour aller vers Jésus
puis l’accueillent chez eux : chez eux il demeure !
Quant à Jésus, qui avait soif et faim, il a été comblé d’avoir donné la vie :
sa nourriture, c’est d’avoir accompli l’œuvre de celui qui l’a envoyé.
La femme n’a pas puisé d’eau pour le faire boire,
et les provisions apportées par les disciples ne l’intéressent plus.
Sa soif et sa faim ont été comblées autrement.
Frères et sœurs, Jésus est là avec nous, il nous parle, nous révèle à nous-mêmes,
il nous donne son corps en nourriture,
il nous invite à descendre en nous-mêmes et à adorer le Père en esprit et en vérité :
Saurons-nous accueillir le don qu’il nous fait ?
« Seigneur, Sauveur du monde, donne-nous de cette eau, que nous n’ayons plus soif. »
Frère Hubert
CENDRES
18 février 2026
Jl 2, 12-18 ; 2 Co 5, 20-6, 2 ; Mt 6,1-6, 16-18
Frères et Sœurs,
Dans la première lecture nous entendions le prophète Joël nous exhorter : « Déchirez vos cœurs, et non pas vos vêtements, et revenez au Seigneur votre Dieu car il est tendre et miséricordieux... » « Déchirez vos cœurs » : l’expression est forte. Qu’est-ce que cela veut dire ? Si nous touchons à notre coeur physique, nous savons que c’est la mort. Que veut-dire le prophète ? Veut-il parler d’une enveloppe qui entourerait le coeur et qui l’empêcherait de vivre ? On connaît le phénomène physique du coeur malade, peut-être en raison d’une nourriture trop riche, qui peu à peu s’entoure de graisse, pour le rendre plus fragile encore. Peut-être est-ce dans cette direction qu’il nous faut chercher… Notre coeur, cet organe physique, le moteur de notre corps peut dysfonctionner et devenir malade en s’épaississant, s’alourdissant, en s’obstruant aussi… Et nous le savons, ce même coeur est le siège de beaucoup d’émotions, de sentiments et de passions qui lorsqu’elles sont fortes, provoquent des battements forts, ceux de la peur comme ceux de l’amour par exemple… Aussi il n’est pas trop difficile de faire une analogie entre ce qui se passe pour notre coeur physique et pour ce qui se passe pour notre coeur siège de tout ce que nous pouvons éprouver. Notre coeur siège de nos émotions, de nos sentiments et de nos passions, peut lui aussi s’épaissir ou s’alourdir sous le poids des soucis, des contrariétés. Alors il devient moins souple, moins ouvert. Il peut aussi se durcir sous le poids des épreuves, des offenses ou des humiliations. Alors il se ferme sur lui-même et peut risquer une forme d’asphyxie. Il peut aussi se barricader sous l’effet des peurs et former autour de lui comme un rempart qui le rend inaccessible aux autres, voire insensible. N’est-ce pas dans ces directions qu’il nous faut chercher ce que veut dire déchirer nos coeurs, dans ce mouvement qui va libérer notre coeur de toutes ses protections spontanées qu’il se créé par peur, par défense ou par repli sur sa richesse ? Déchirer nos coeurs pourra alors vouloir dire : créer toutes les opportunités possibles pour sortir de nous mêmes.
Nous déchirons nos coeurs, lorsque nous acceptons d’écouter une parole même lorsqu’elle nous dérange. Nous déchirons nos coeurs, lorsque nous consentons à donner une parole de bienveillance et d’empathie à des personnes vers lesquelles nous n’irions pas spontanément, un frère ancien, une personne handicapée…Nous déchirons notre coeur lorsque nous demandons pardon à un frère, ou bien lorsque nous pardonnons à celui qui nous a offensé. Nous déchirons nos coeurs lorsque nous nous présentons simplement comme nous sommes sous le regard de notre Père des Cieux, dans la grande confiance qu’Il nous accueille comme nous sommes, car il aime les pécheurs qui reviennent vers Lui. Nous déchirons nos coeurs lorsque nous choisissons de prendre distance par rapport à nos appétits d’amasser ou de consommer, lorsque nous disons « stop », ou bien « je n’en ai pas besoin ». Notre coeur acquéra de la légèreté pour la route…
Frères et sœurs, vous saurez trouver toutes les occasions de déchirer votre coeur. Oui, retrouver votre chambre intérieure durant ce carême, c’est retrouver le chemin de notre coeur, en le libérant de toutes ses enveloppes qu’il peut se créer et qui l’asphyxie peu à peu, ou bien l’endorme, le rendant insensible aux autres et à Dieu. Le Seigneur, le Maitre de notre coeur désire y faire sa demeure. En ce jour, moment favorable s’il en est, Il nous offre sa grâce pour vivre ce chemin de libération. Confions-nous à sa miséricorde et rendons lui grâce dans la lumière du mystère pascal qui nous renouvellera dans 40 jours.
Frère Luc