Homélies
Liste des Homélies
Année B - Messe de Minuit - Noël 2023
Is 9, 1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Homélie du Père Abbé Luc
« Bien aimé, la grâce s’est manifestée… » Ainsi frères et sœurs, St Paul relit-il la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, le message qu’il désire que Tite son compagnon de mission transmette avec lui. « La grâce s’est manifestée » et de quelle manière !!! sous la forme d’un enfant, couché dans une mangeoire. Cette fête de Noël, relue à la lumière de toute la vie de Jésus, de sa mort et de sa résurrection, nous permet de méditer sur le risque énorme qu’a pris notre Dieu dans la manière de nous manifester son amour et son œuvre de salut. En Jésus, le Verbe fait chair, il a pris le risque de la fragilité, de l’histoire et de ses aléas, finalement de l’insignifiance.
Notre Dieu, le Dieu Créateur et Sauveur d’Israël a pris le risque d’épouser notre fragilité humaine. Porté 9 mois dans le ventre d’une femme, il va connaitre toutes les délicates étapes de la vie enfantine si dépendante des soins d’autrui. Fragilité de l’enfant qui n’est rien par lui-même, exposé à tous les dangers. Cette fragilité de notre humanité, Jésus la portera jusqu’au bout, en sa passion et en sa mort injuste.
Arrivant au cœur de l’histoire, notre Dieu a pris les risques des aléas des évènements : un recensement qui complique le déroulement de sa naissance et l’entraine dans un dénouement encore plus complet, et à avoir pour seul logement : une mangeoire. Un peu plus tard, il connaitra les routes de l’exil pour fuir la jalousie et la peur du roi Hérode voulant le supprimer. Les deux évangélistes Luc et Matthieu se plaisent ainsi à nous montrer combien le Verbe fait chair, a pris place dans notre histoire traversée d’imprévus et de tensions, en assumant tous les risques, en les faisant servir à son dessein.
Mais peut-être, le risque le plus grand qu’a pris notre Dieu, en devenant un homme parmi les hommes, c’est celui de l’insignifiance. Les bergers eux-mêmes le touchent du doigt lorsqu’ils sont appelés à reconnaitre le Sauveur tant attendu d’Israël à travers le signe ténu « d’un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire ». Qui est ce Dieu pour consentir à telle insignifiance ? La question poursuivra Jésus durant tout son ministère, quand on l’interrogera sur son lieu de naissance ou encore sur ce qui fonde son autorité. Humain tellement humain parmi les autres humains, on ne comprendra pas que Jésus puisse parler de la sorte. Notre Dieu a choisi d’être homme sans se prévaloir d’aucune prérogative. Les mains nues, la parole nue, exposée à l’accueil ou au non accueil de ceux qui l’écoutent, jusqu’à la confrontation finale de la passion. Dieu a pris le risque du rejet et de l’incompréhension, incompréhension qui demeure jusqu’à nos jours.
Mais dans ce risque pris de la fragilité, de l’histoire ou de l’insignifiance de notre condition humaine n’a-t-on pas là, la manifestation de la grâce à l’œuvre ? Dieu a voulu sauver notre humanité non par en haut, mais par en bas, non de l’extérieur mais du dedans. Il a assumé tous les risques jusqu’à celui de la mort, pour nous en délivrer.
Frères et sœurs, si tel est la profondeur du mystère de l’incarnation de notre Dieu, n’avons-nous là une belle lumière pour notre propre manière de devenir homme et femme en ce monde. Si notre Dieu s’est risqué dans notre fragilité jusqu’à la mort, n’avons-nous pas en Lui Jésus ressuscité, un appui sûr, pour nous risquer nous-même dans la vie jusqu’à la mort que nous redoutons si spontanément ? N’avons-nous pas encore une belle lumière pour nous avancer avec confiance dans les imprévus et les incertitudes de l’histoire ? Notre histoire, nos histoires si secouées soient-elles peuvent être assumées et risquées parce que nous croyons qu’en elles Dieu nous accompagne pour en faire un chemin de salut. Son salut n’est pas effectif parce que tout va bien, mais plutôt, quand nous osons traverser les risques et les difficultés inévitables. Plus encore, la venue cachée de notre Dieu qui a passé 30 ans dans le plus strict incognito de la vie de Nazareth, nous engage à risquer sans angoisse la banalité des jours. A l’heure, où la performance, le succès, la notoriété semblent être le seul gage d’une existence réussie, nous pouvons réapprendre à vivre notre quotidien le plus simple sous la lumière de l’Enfant Dieu. Il a redonné toutes leurs lettres de noblesse à tous ces gestes quotidiens, ceux du soin du corps, ceux du travail ou de la présence aux autres. Tout peut être rempli de sens. Comme nous le ferons dans quelques instants, nous pouvons risquer la petitesse et l’apparente banalité de nos signes eucharistiques. Sous le signe du pain et du vin, se dit et se rend pourtant présent l’échange merveilleux par lequel « le Christ devient tellement l’un de nous que nous devenons éternels ».
Frères et sœurs, la proximité de notre Dieu en Jésus, peut nous redonner force et courage pour oser et risquer d’être homme et femme, tout simplement.
Année B - Homélie du 3° dimanche de l’Avent – 17 décembre 2023
(Isaïe 61, 1-11 ; 1Thess. 5, 16-24 ; Jean 1, 6-8 et 19-28)
Homélie du Frère Guillaume
Frères et sœurs, - Revenons si vous le voulez bien sur les 2 notes caractéristiques de ce 3ème dimanche de l’Avent, à savoir la joie et l’attente. La liturgie marque la 1ère par le symbole de la couleur rose des ornements, avec la chasuble et l’étole du Président de la célébration, une couleur qui atténue celle du violet plus austère adoptée pour les temps du Carême et de l’Avent, ainsi que pour la messe des défunts. Serait-ce pour autant que la vie chrétienne doive être une « vie en rose », que la vie bienheureuse (vita beata) que nous attendons soit une vie « béate », sans souffrance, à l’abri de toute épreuve, selon une traduction récente du Missel Romain. Ce serait alors ignorer que la beauté d’une rose est inséparable dans son épanouissement de la présence des épines sur sa tige et que des épines en couronne ont transpercé la tête du Christ dans un chemin de souffrances vers la Croix. Il faut le reconnaître, ces épines aux formes multiples font bien partie de chacune de nos vies aussi.
La joie dont tressaille le serviteur de Dieu dans la 1ère lecture du livre d’Isaïe, et dont tressaille Jésus au commencement et au long de sa vie terrestre, comme celle qui habite les cœurs de la Vierge Marie, d’Elisabeth et de Jean-Baptiste est d’une nature plus profonde que toutes celles que nous pouvons ressentir dans nos bonheurs humains. C’est la joie d’une Bonne Nouvelle (gaudium evangelii) venant de Dieu lui-même, par son Esprit Saint. Elle apporte la libération, la délivrance de nos captivités, de nos enfermements et de nos peurs.
Saint Paul dans la seconde lecture en donne l’ordre aux frères de Thessalonique, « soyez toujours dans la joie, priez sans relâche, rendez grâce en toute circonstance. C’est la volonté de Dieu à votre égard, dans le Christ Jésus ». Et il adresse ces mots, alors même qu’il avait été chassé brutalement de cette ville par ses coreligionnaires juifs qui refusaient le message de Jésus-Christ et qui voulaient le dénoncer au pouvoir romain comme fauteur de troubles.
Aujourd’hui encore, on a parfois du mal à se réjouir, quand on pense à toutes les guerres meurtrières en Ukraine, au Proche-Orient et ailleurs. Elles endeuillent trop d’innocents et sont des scandales pour notre humanité. Il y a de quoi en être révolté. Pourtant, aux dires de Saint Paul, la joie est possible et même elle est recommandée en toutes circonstances. Mais il s’agit de cette joie profonde de l’assemblée croyante, joie d’accueillir la Parole de Dieu, joie de lire dans nos vies les signes et l’action de l’Esprit Saint dans la naissance lente et sûre du Royaume de Dieu. Et puis surtout, cette joie est celle de l’attente du Jour du Seigneur, de son Avènement définitif.
C’est bien d’une attente dont il est question dans la page d’évangile que nous avons entendue. Au temps de Jean le Baptiste, visiblement on attendait le Messie de façon très prochaine. Et cette attente était devenue impatience. Tout le monde attendait certes, mais pas forcément le même Messie. Jean serait-il ce nouvel Elie, comme l’avait prédit Malachie, un nouveau Moïse, comme annoncé par Dieu dans le Deutéronome : « je ferai lever d’au milieu des frères un prophète comme toi. Je mettrai dans sa bouche mes paroles et il prescrira tout ce que je lui dirai » ? A toutes ces interrogations, Jean répond par la négative. Mais il se réfère à Isaïe qui avait dit : « je suis une voix qui crie dans le désert. Préparez les chemins du Seigneur ». Non, il n’est pas le Messie, mais il est celui qui le désigne, sans le connaître encore. Il ne se présente pas comme le porteur de la Vérité, mais il tourne les cœurs vers la Vérité. Il est la lampe et non pas la lumière qui éclaire. Il est celui qui marche devant et qui sera prêt à s’effacer devant l’Agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde. Il est l’ami de l’époux en qui il trouve toute sa joie.
Frères et sœurs, à notre tour, là où nous sommes et en ces temps qui sont les nôtres, nous avons à entendre l’appel de Dieu à la joie, à la joie de l’Evangile, et nous devons tenir bon dans notre attente de la venue du Seigneur, à tenir dans l’espérance. Si nous en restons à des vues trop humaines et trop immédiates, c’est impossible et nous risquons d’éteindre l’Esprit qui habite nos cœurs, Nous sommes invités à faire preuve de discernement, au cœur des épreuves et non pas à l’abri d’elles, en nous confiant plutôt à l’abri du Seigneur, du Christ, qui, lui, est toujours le témoin fidèle auprès de son Père et Notre Père.
Nous l’attendons et il nous attend : c’est l’enjeu de ces jours du Temps de l’Avent, un temps qui est court et pas toujours rose, mais il ouvre un chemin d’éternité, de joie, de paix et de justice.
Année B - 1° Dimanche Avent - 3 décembre 2023
Esaïe 63,16 à 64, 7 / ps 79 /1 Corinthiens 1, 7-10 -Marc 13, 33-37
Homélie du Frère Basile
« Veillez » : le message est clair, le mot est répété ici 4 fois ; dans l’évangile de Marc, ce sont les dernières paroles de Jésus sur la fin des temps où nous sont annoncées aussi des catastrophes cosmiques ; pourtant Jésus ne dit pas cela pour terrifier ses auditeurs ; il faut veiller parce que le Seigneur va revenir : voilà la grande certitude, mais aussi la grande inconnue : nous ne savons pas quand il reviendra !
« Veillez » cela veut dire littéralement : ne pas dormir, rester éveillé. Ce mot avait un sens beaucoup plus fort pour les premières communautés chrétiennes, qui attendaient le retour imminent du Seigneur. Paul en parle dans sa lettre aux Corinthiens : « Vous qui attendez de voir se révéler notre Seigneur Jésus Christ. » Mais ce retour n’a pas eu lieu et au fil des temps l’attente s’est émoussée, très émoussée : la vie ordinaire avec tous ses problèmes a vite pris le dessus : manger, boire, dormir, trouver du travail etc… Aujourd’hui, il faut bien le reconnaître, les chrétiens sont plus préoccupés de l’avenir de leurs communautés et de l’avenir du monde que du retour du Christ. « Chrétiens, qu’avons-nous fait de l’attente ? » disait déjà le P. Teilhard de Chardin il y a presque 100 ans, et le P.Albert-Marie Besnard écrivait il y a 50 ans, au début de la réforme liturgique : « Un Christianisme qui devient insensible à l’attente du retour du Christ, perd tout son ressort… Nous ne sommes plus que des chrétiens fossilisés, se survivant à eux-mêmes, incapables d’être la pointe avancée du Royaume de Dieu. »
J’aime cette expression « la pointe avancée du Royaume de Dieu », car elle donne le sens profond de notre vie monastique. Non pas que nous soyons les meilleurs ou les premiers, mais Dieu nous appelle à être des veilleurs, des guetteurs du Royaume qui vient.
Il y a dans le prophète Isaïe, au chapitre 21 une parole étrange, mais tellement actuelle : « Une voix me crie : ‘Veilleur, où en est la nuit ?’ Et le veilleur répond : ‘Le matin vient, et puis encore la nuit…’ » Ah, cette nuit qui n’en finit pas pour les grands malades, mais aussi pour tous ceux qui sont pris dans la guerre, qui ne savent pas si demain il seront encore en vie ! N’y a-t-il pas une urgence à crier vers le Seigneur dans la nuit : « Reviens, Seigneur, pourquoi tarder ? » Et ce sont les mots des psaumes qui résonnent dans cette église chaque nuit ; ils nous apprennent le secret d’une prière inlassable qui porte vers Dieu les cris et les espoirs des hommes d’aujourd’hui. Oui, il faut plus que jamais des veilleurs sur le monde pour attendre l’aurore : le veilleur est debout, il a confiance au nom des autres.
Mais, vous l’avez remarqué, Jésus ne demande pas seulement au portier de veiller ; il confie à chacun son travail et il dit à la fin : « Je le dis à tous : Veillez ! » Frères et sœurs, vous êtes compris dans ce « tous ». Le chrétien est un veilleur parce qu’il a reçu l’Esprit des prophètes, qui lui donne de voir loin, d’être attentif aux signes de transformation du monde, à tout ce qui remet l’homme debout.
Cela veut dire qu’il y a plusieurs manières de veiller, de tenir ses yeux ouverts. Ce que dit Paul aux chrétiens de Corinthe, complète très bien l’appel de l’évangile et le traduit en termes positifs : « Aucun don de grâce ne vous manque ; vous avez reçu toutes les richesses de la Parole pour attendre le Seigneur Jésus et déjà lui rendre témoignage ; et par-dessus tout, vous pouvez compter sur la fidélité de Dieu qui vous fera tenir bon jusqu’au bout. »
F et S, ne nous endormons pas : la grâce de l’Avent, c’est de réveiller ces dons en nous, de remonter le ressort pour regarder en avant (et non pas en arrière), car Dieu vient à notre rencontre, il vient dans l’histoire à travers nos vies et nos morts d’hommes et de femmes, qui se battent pour un monde meilleur, à travers les guerres, les épidémies, les révolutions, les espoirs de paix. Dieu vient dans une histoire, et il en est le sens dernier, car cette histoire est orientée vers le Jour du Christ, ce jour où la lumière l’emportera définitivement sur toutes les ombres de la nuit.
Veiller, c’est urgent. Peut-être n’y a-t-il que 2 urgences dans le monde : la prière et l’amour, à vivre en interaction. Le jour où nous comprenons que ce n’est pas nous qui aimons, c’est Dieu qui aime en nous, nous pouvons comprendre alors que c’est Dieu qui veille en nous. Avec une inlassable patience, il veille sur les hommes ; et quand il voit la misère de son peuple, il est prêt à descendre, à venir se faire l’un de nous. « Ah si tu déchirais les cieux, si tu descendais « demande le prophète Esaïe. Il est venu, il vient encore, mais pas de manière terrifiante. Il vient en nous de l’intérieur, comme le dit un mystique flamand : c’est nous qui ne savons pas le reconnaître. « Tu viens rencontrer celui qui pratique avec joie la justice, qui se souvient de toi en suivant tes chemins. » C’est toi, Seigneur, qui veilles en nous, avec une fidélité inlassable.
« Veilleur, où en est la nuit ? » et Paul répond : « Il est fidèle, celui qui nous a appelés à vivre en communion avec son Fils, Jésus Christ, notre Seigneur : c’est lui qui vous fera tenir jusqu’au bout. »
Frère Basile
Année A - Christ, Roi de l’univers - (26/11/2023)
(Ez 34, 11-12.15-17 – Ps 22 – 1Co 15, 20-26.28 – Mt 25, 31-46)
Homélie du F. Jean Louis
Frères et sœurs,
Ce dimanche, dernier dimanche de l’année liturgique, nous célébrons la solennité du Christ Roi de l’univers. Cette fête a une tonalité eschatologique, c’est-à-dire qu’elle nous annonce la fin des temps et l’ouverture des temps nouveaux du règne du Christ sur l’univers entier. Mais en quoi consiste la royauté du Christ ?
Les termes de roi, de royauté sont évidemment très connotés dans notre culture. De la royauté absolue de droit divin de l’ancien régime aux monarchies constitutionnelles d’aujourd’hui, il y a une marge qu’il n’est pas facile d’appréhender. Et nous risquons toujours de projeter sur Dieu une réalité politique dont nous n’avons plus l’expérience en ce 21e siècle débutant, mais dont les souvenirs sont, il faut le dire, mitigés.
Et pourtant, la Bible nous dit que le Seigneur est roi, les psaumes le redisent plusieurs fois. Le Christ lui-même, interrogé par Pilate, dira bien « je suis roi, mais ma royauté n’est pas de ce monde. » Quelle est donc cette royauté ? Les lectures de ce dimanche nous donnent des ouvertures qu’il me semble important d’examiner.
Le prophète Ezékiel, à l’époque de l’exil à Babylone, au sixième siècle avant le Christ, nous présente le Seigneur prenant en compte la situation de son peuple déporté. Il n’a plus de roi, ceux-ci ont d’ailleurs failli dans leur rôle. C’est désormais Dieu qui veillera sur son peuple. Mais il ne le fera pas comme les rois humains. Il veillera comme un berger s’occupe de son troupeau. Il ira délivrer ses brebis dispersées, rechercher la brebis perdue, ramener l’égarée, rendre des forces à la brebis malade. C’est cela qu’auraient dû faire les rois d’Israël s’ils avaient écouté leur Dieu. Le Seigneur délivrera finalement son peuple de l’exil, le ramènera sur sa terre et le fera paître selon le droit, ce que n’avaient pas fait la plupart des rois que le peuple s’était choisis. Le roi selon Dieu n’est pas selon nos représentations humaines. Toutefois, Ezékiel annonce que Dieu, comme roi, sera aussi un juge…
Le psaume 22 qui a été chanté nous redit combien le Seigneur est un berger. Or, nous le savons bien, le Christ, Fils du Père qui s’est fait chair, s’attribuera le titre de berger des brebis. Et le psaume termine dans la confiance proclamée en un Dieu qui procurera le bonheur pour les jours de la vie. Le roi berger de son peuple qu’est Dieu est bien celui qui veut le bonheur de son peuple.
Le passage de la première épître aux Corinthiens choisi pour cette célébration nous présente une grande fresque de la fin des temps avec la résurrection des morts qui recevront la vie dans le Christ. Et ce dernier remettra son pouvoir royal au Père, après avoir anéanti la mort. Et Dieu sera tout en tous.
Quant à l’évangile, il nous présente lui-aussi d’une autre façon la fin des temps, l’eschatologie, sous la forme du Jugement dernier qui a tellement marqué notre culture, notamment dans l’art. Remarquons que ce jugement ne porte pas sur les pratiques religieuses mais bien sur l’attention aux plus pauvres, assimilant ces derniers au Christ. « Tout ce que vous aurez fait, ou n’aurez pas fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous l’aurez fait ou pas fait. »
Remarquons aussi que la même réaction des bénis et des maudits les sauve ou les condamne. En effet, les deux n’ont pas reconnu le Christ dans les plus pauvres. Mais les bénis sont venus en aide aux pauvres, non pas parce qu’ils y ont vu le Christ, non pas pour obtenir des mérites, mais par pure bonté gratuite. Par contre les maudits, eux, n’ont pas reconnu avoir manqué aux devoirs élémentaires de nourrir les affamés, accueillir l’étranger, visiter le malade, etc… et c’est cela, à mon avis, qui les condamne. Si leurs yeux s’étaient ouverts, s’ils avaient reconnu leur erreur, alors, tout aurait pu être possible. Nous trouvons en effet dans la première épître de saint Jean : « Si nous reconnaissons nos péchés, Dieu qui est fidèle et juste va jusqu’à pardonner nos péchés et nous purifier de toute injustice. Voilà la justice de Dieu. Une certaine spiritualité a insisté sur ce côté implacable du jugement de Dieu, espérant sans doute faire peur et amener le pécheur à se convertir, mais est-ce que cela n’a pas eu comme conséquence, outre d’écarter nombre de chrétiens de la foi, d’avoir fait oublier la responsabilité que nous avons dans ce jugement ? Refuser de reconnaître leur manque d’amour, n’est-ce pas cela qui a condamné les boucs ? N’est-ce pas cela l’enfer ?
Frères et sœurs, que nous disent ces textes sur la royauté de Dieu ? Eh bien que, comme le Christ le dira à Pilate, vraiment, la royauté de Dieu n’est pas de ce monde. Quand Dieu se montre comme roi, il se montre comme un berger particulièrement attentif aux plus fragiles, aux plus pauvres. Et lorsque le Christ se dit roi, c’est dépouillé devant Pilate, mais à la veille de sauver http://www.apqv.fr/admin/images/retour.gifl’humanité par une mort acceptée sans violence et sans révolte. C’est sa faiblesse, ou plutôt ce que nous considérons comme de la faiblesse, qui, finalement, anéantit la puissance apparente de la mort. Dieu, ne cesse de prendre à contrepied nos représentations toute faites. Nous imaginons la toute-puissance de Dieu de façon destructrice, à notre image peut-être, et Dieu vient se révéler en un homme soumis aux aléas de l’histoire, des calculs politiques et des raideurs religieuses.
Si nous avons tendance à voir dans la Solennité du Christ roi de l’univers, une manifestation de puissance, n’oublions pas que la puissance de Dieu, qui est réelle, ne se manifeste pas comme la puissance humaine, finalement d’autant plus fragile qu’elle veut se montrer forte. Car la faiblesse de Dieu, c’est elle qui vainc la souffrance et la mort.
Si nous avons tendance à voir Dieu comme un juge impitoyable qui condamne sans pitié, n’oublions pas qu’Isaïe le prophète disait déjà en son temps que la justice de Dieu est une justice qui rend juste, qui justifie, et saint Paul reprendra cela. Encore faut-il se laisser justifier… reconnaître que nous avons radicalement besoin d’être justifiés, rendus justes par le jugement de ce roi miséricordieux qu’est Dieu.
La Solennité du Christ roi de l’univers, par la méditation des textes que la liturgie nous offre, nous invite à grandir dans la connaissance du vrai Dieu et pas de l’image que nous nous faisons de lui. A la fin de cette année liturgique et au seuil de la nouvelle année liturgique qui débutera dimanche prochain, laissons-nous être bousculés pour grandir dans la connaissance d’un Dieu qui, décidément, nous surprend toujours.
AMEN
année A - 32e dim TO - 12 novembre 2023
Sag 6/12-16, 1 The 4/13-19, Mt 25/1-13.
Homélie du F. Cyprien
„La Sagesse se laisse trouver par ceux qui la cherchent. Elle devance leur désir.“
„Assise à sa porte… Chaque fois qu’ils pensent à elle, elle vient à leur rencontre.“
Que vient faire cette parabole des jeunes filles invitées à la noce dont la moitié est un peu „fofolle“,… insensées, dit le texte de l’Evangile; le contraire de la Sagesse de la première lecture…
Si l’on y regarde de près dans nos vies, il y a bien des occasions de chercher la Sagesse, de ne pas se tromper pour agir, d’être prévoyants, terme employé pour celles qui ont pris une provision d’huile pour aller à la rencontre de l’époux.
Il y a un lien entre la sagesse, la Sagesse qui vient d’En-Haut, celle qu’il vaut la peine de chercher tout au long de sa vie, un lien certain entre la Sagesse et la veille, la vigilance…
Récemment j’ai rencontré dans un TGV un homme dont le métier est d’être steward dans une Compagnie aérienne. Il m‘a expliqué que quand il était d’astreinte, il devait rejoindre Roissy pour être à la disposition de la Compagnie, si d’aventure il y avait quelque personne à remplacer au dernier moment : cela signifie pour lui qu’il peut partir au bout du monde pour quelques jours sans avoir prévu où il irait… Attendre sans savoir s’il va aller à New-York ou Honolulu…! En tous les cas attendre pendant les heures de service pour être prêt…
Bien plus que les jeunes filles, prévoyantes ou non, disons que dans notre recherche de Dieu, nous ne pouvons que l’attendre …et l’attendre encore.
Image de notre vie : si elle n’est pas animée par la recherche de Dieu, la recherche de l’essentiel pour lui donner sens, nous allons à la déception la plus grande…
Mais n’oublions pas celles que l’Evangile appellent les „vierges folles“: Elles sont insensées de s’éloigner de celui qu’elles attendent sous prétexte qu’elles n’ont pas de quoi l’éclairer. L‘époux en fermant la porte aurait pu leur dire :
J’avais besoin de votre présence, de votre accueil et vous êtes parties ! Comment avez-vous pu penser que j’avais besoin de votre huile, que j’avais besoin de vos œuvres?
Autant que les jeunes filles prévoyantes, les « insensées », les « fofolles » ont quelque chose à nous dire : Jésus vante la sagesse des femmes prévoyantes …celles-ci prévoient qu’en partageant, sous couvert de générosité, elles plongeraient l’époux avec elles dans la nuit.
Les autres sont insensées, ces cinq jeunes filles, qui attendent l’époux toute une partie de la nuit et qui, lorsqu’on annonce son arrivée, elles s’en vont. Elles s’en vont, alors qu’elles attendaient avec les autres ce moment capital de la rencontre, du cortège, de l’époux…
J’aime cette parabole de Jésus qui nous demande de veiller en racontant l’histoire de jeunes filles qui dorment – disons plutôt : elles s’assoupissent en attendant le cortège du marié.
Est-ce que veiller voudrait dire seulement ne pas dormir ? Il s’agit d’être prêt pour celui que nous attendons…. Ne pas dormir ? s’assoupir ? en tout cas être prêt… Quand tout est prêt, il n’y a plus qu’à attendre, le cœur paisible…
Dieu nous veut « préparés » … une vigilance intelligente, active. Cette vigilance est de grandir dans la charité :
= charité, cet amour que Dieu demande,
= charité qui consiste à se rapprocher de Lui, à entrer déjà dans son intimité, …puisqu’au soir de la vie nous serons jugés sur l’amour.
***
Année A - 31e dimanche du T. O. – 5 nov. 2023
Mal. 1.14-2.10 ; 1 Thes 2 7-13 ; Mt 23 1-12
Homélie du F. Hubert
« Qui s’élèvera sera abaissé, qui s’abaissera sera élevé. »
Cette sentence, que nous entendions déjà hier dans un autre contexte, à la fin d’une parabole chez st Luc, est-elle seulement de sagesse ou de bienséance, fruit du constat du cours des choses,
comme le serait la conclusion d’une fable de La Fontaine ?
Non.
C’est le Christ qui nous parle ainsi, dans son Evangile, exprimant son mystère et notre mystère.
« Le plus grand parmi vous sera votre serviteur ».
Voilà la lumière vive qui éclaire notre sentence.
Qui est le plus grand parmi nous, sinon le Fils de Dieu ?
Qui s’est fait et demeure notre serviteur, sinon le Fils de l’homme, le Dieu fait chair ?
Nous ne pouvons entendre cette sentence, sans la relier à l’hymne de la lettre aux Philippiens :
Le Christ, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu.
Il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes.
C’est pourquoi Dieu l’a exalté et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom.
Dimanche dernier, Jésus nous disait le double commandement de l’amour :
aimer Dieu, et aimer son prochain comme soi-même.
Aimer Dieu, aimer son prochain, mais aussi s’aimer soi-même.
Comment Jésus s’est-il aimé lui-même ?
Il s’est aimé comme Fils, toujours tourné vers le Père,
et, comme lui, avec lui, ayant le « grand désir de partager sa joie de Dieu ».
Il s’est aimé comme notre Frère, voulant nous faire partager sa condition de Fils et sa joie de Dieu.
Pour cela, il a partagé notre condition humaine, non seulement de créatures,
mais de créatures blessées à mort par le péché.
Image du Père, il s’est révélé comme le Dieu Très-bas, le Dieu Très humble,
jamais préoccupé de lui-même.
Jamais Jésus ne pose le moindre acte qui soit tourné vers lui, à son avantage.
C’est même son premier combat avec Satan, à l’ouverture de sa vie publique :
ni pain, ni protection, ni possession de richesses à son profit,
et surtout pas aux dépens de sa relation à son Père et aux hommes.
Sa seule richesse, c’est d’être le Fils, et de tout recevoir de son Père.
Vis-à-vis des hommes, il n’exerce son autorité
que pour guérir, mettre debout, pardonner, libérer du mal et du malheur
et engendrer une multitude de frères.
Tout ce qui est superficiel, autoréférentiel, repli sur soi-même, est à l’opposé de sa manière de vivre,
et donc de celle de Dieu lui-même.
A la suite de saint Paul, le pape François, nous invite à avoir un style de vie à l’imitation de celui du Christ.
Son souci de tous les souffrants, de tous les rejetés et laissés-pour-compte,
s’enracine dans sa contemplation de la vie du Christ.
Ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus,
écrit saint Paul en introduction à l’hymne que je viens de citer.
François a décidé au dernier moment, lors de sa venue à Marseille, d’aller prendre son petit-déjeuner,
non chez le cardinal Aveline où il logeait,
mais dans la maison où les sœurs de Mère Térésa accueillent les pauvres de la rue :
il a pris son petit-déjeuner avec ces pauvres.
Ce n’est pas pour faire joli, c’est son tourment intérieur :
rejoindre les pauvres, les exclus, ceux qui souffrent.
Chercher leur communion et leur dire la sienne.
À l’image du Christ, à l’image de Dieu qui vient à nous.
La place des serviteurs, la place des disciples du Christ, n’est pas de recevoir des honneurs,
mais d’être proches des autres.
Comme il est bon qu’en quelques décennies, le pape soit descendu de son piédestal !
Puisse cela être vrai de nous tous ! Nos petits piédestaux, entretenus ou désirés !...
Chercher les premières places et les honneurs ? Celui qui est « le Seigneur » est mort nu sur une croix.
Ils disent et ne font pas ? : le Christ n’a été que oui.
Ils attachent de pesants fardeaux ? : le Christ libère.
Ils ne veulent pas les remuer du doigt ? : le Christ a porté la croix, les péchés du monde ;
son obéissance à la loi suprême de l’amour l’a conduit à se dessaisir de sa vie.
Être remarqués des gens ? : il a été reconnu comme un homme, un homme parmi tous les hommes.
Notre évangile nous plonge dans le mystère du Dieu qui se donne,
qui n’est que dessaisissement de lui-même,
et nous appelle à être et à vivre comme lui.
Si nous voulons être chrétiens, ne nous lassons pas de regarder le Christ, d’écouter sa Parole,
et de l’imiter en nous laissons conduire par l’Esprit.
À la fin du synode, le pape, a exhorté les fidèles à « rêver », d’une Église
« au service de tous, au service des derniers », « une Église qui accueille, sert, aime et adore » ;
« une Église aux portes ouvertes, un port de miséricorde »,
« une Église qui lave les pieds de l’humanité blessée »,
rejetant « les idolâtries mondaines », comme le « carriérisme » et « l’avidité ».
Cela nous concerne tous.
Le Christ s’est aimé lui-même comme Fils et comme Frère :
comment nous aimons-nous nous-mêmes ?
Est-ce en cherchant les honneurs, les premières places, les avantages personnels,
ou en mettant nos pas dans ceux du Christ, l’Homme nouveau, dépossédé de lui-même,
rempli de l’Esprit de vie et de sainteté, le Très-Humble qui donne sa vie ?
Nous allons le recevoir dans l’Eucharistie pour devenir ce que nous allons recevoir.
« Le plus grand parmi vous sera votre serviteur ».
COMMEMORATION DES FIDELES DEFUNTS 2023
Rm 14, 7-9. 10b-12 ; Jn 6, 37-40
Homélie du Père Abbé Luc
Entre nous et nos défunts, il y a un grand mystère… Un grand silence. Que vivent-ils aujourd’hui ? Comment vivent-ils ? Notre foi et notre espérance n’ont que les textes de l’Ecriture pour approcher le mystère. Ceux-ci ne nous donnent pas une vision claire de ce qui se passe exactement. Ils offrent plutôt à la manière impressionniste une palette d’approches variées qui sont autant de convictions que la mort n’est pas le dernier mot de l’existence humaine depuis la résurrection du Christ. La résurrection du Christ, voilà l’évènement central ou l’évènement pivot autour duquel s’est forgé notre foi chrétienne.
Que nous disent les deux textes entendus ce matin ? Paul nous affirme que par sa résurrection, le Christ devient le Seigneur des morts et des vivants. « Le Seigneur », le mot est à prendre dans son sens biblique fort : le Christ ressuscité participe à la dignité divine de Dieu, en tout son être désormais, âme et corps. Il est l’égal de Dieu en puissance et en honneur. Ce faisant en son humanité transformée, pleine des énergies divines, sa seigneurie, sa puissance de vie déborde et englobe tous les êtres humains, les vivants comme les morts. Dès lors, affirme Paul, nous appartenons au Seigneur, aussi bien dans notre mort que dans notre vie. Le Christ ressuscité nous prend dans sa vie, dans son énergie, nous les vivants et tous nos frères défunts. Ce faisant, nous dit Jean, il accomplit la volonté de son Père qui désire que tous aient la vie éternelle, pour qu’aucun ne soit perdu au dernier jour.
Si tel le don opéré par la résurrection du Christ, on pourrait se demander : « Et qu’en est-il de la liberté de l’homme ? » Paul la suggère en évoquant l’image du tribunal de Dieu « que chacun rendra compte à Dieu pour lui-même ». Nous ne sommes pas sauvés malgré nous. De son côté, Jean souligne que notre reconnaissance du Fils du Père, et notre foi en Lui, nous donne accès à la vie éternelle. Notre foi au Christ ouvre l’espace de la relation avec Lui et avec son Père. Le Christ devient notre Seigneur et son Père, notre Père. Notre liberté se joue dans ce consentement à la relation offerte que notre Dieu désire nouer avec nous, dès maintenant et pour l’éternité. Il nous suffit de dire oui, d’écouter sa parole et de la laisser faire son œuvre de salut en nous. Mais nous le savons, dans ce « il suffit », se joue beaucoup de choses. Des moments heureux de plénitude de découverte du mystère de notre Dieu et de son projet sur nous. Mais parfois aussi des moments de résistance de notre part, voire des moments de refus à entrer dans l’élan de vie qu’il nous propose et qui peut nous bousculer.
C’est la conscience de notre propre lourdeur et lenteur à entrer sur le chemin de la vie qui nous fait prier en Eglise pour tous nous défunts. Afin qu’ils soient libérés de toute peur ou toute résistance pour entrer pleinement dans la Vie de Dieu.
TOUSSAINT 2023
Ap 7, 2-4. 9-14 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12a
Homélie du Père Abbé
Frères et sœurs,
Heureux…Bonheur… Nous aimons entendre ces mots. Des mots magiques qui viennent toucher en chacun de nous une fibre profonde et vitale tant le désir de vivre est inséparable du désir d’être heureux. Mais ce désir peut parfois devenir comme une quête insatiable et aveugle tellement personnelle qu’elle oublie les autres. Le risque est alors que notre recherche de bonheur se fasse au détriment des autres. Mon bonheur peut-il être véritable alors que beaucoup d’autres n’y ont pas accès ? Ces questions envisagées sur le plan personnel redoublent d’intensité lorsqu’on les projette sur le plan collectif. Le modèle de bonheur très matérialiste promu par nos sociétés occidentales est-il un bonheur vrai ? Est-il un bonheur juste dès lors qu’il s’est construit dans l’histoire récente au détriment de pays lointains dont on a en bonne part exploité les ressources à notre profit ? La crise écologique actuelle révèle l’impasse de nos systèmes de production qui se sont faits au détriment de notre terre commune, comme à celui de nombreux peuples qui en souffrent les premiers. Nous avons atteint un certain standing de vie dans lequel on a pensé trouver le bonheur. Mais s’il n’est pas partagé par tous, peut-il nous satisfaire ?
L’évangile des béatitudes que nous venons d’entendre veut nous garder en alerte, quelque part dans une insatisfaction permanente. Il s’offre à nous comme un antidote de nos illusions de bonheur. Là où l’on pense que pour être heureux, il faut accumuler ou simplement se rassurer par des réserves, Jésus nous présente la pauvreté, la pauvreté de cœur, l’humilité, comme une clé assurée pour nous ouvrir les portes du Royaume, de la vie pleine et éternelle. Là où on voudrait pour être heureux asseoir notre puissance en faisant taire éventuellement toutes oppositions ou contradictions, Jésus nous dit « heureux les doux, heureux les miséricordieux, heureux les artisans de paix »…Le bonheur qui a un avenir n’est pas dans la toute-puissance. Il est là où se creuse en nous une ouverture à l’autre, à l’étrange, au différent, au pas comme nous… Ce bonheur a les promesses de la vie éternelle car n’est-il pas celui de notre Père des Cieux qui fait une place à chacun ? Là où on voudrait être heureux à bon marché, sans trop se préoccuper de ce qui se passe à côté de nous, Jésus nous dit : « heureux les affamés et assoiffés de justice, heureux les persécutés pour la justice ». Ceux-là sont des êtres insatiables tant que le bien n’a pas triomphé sur l’injustice. Ils portent en creux un vrai bonheur, celui qui fait sa place à tous et qui ne supportent pas que quelques-uns en soient excluent.
Frères et sœurs, à nous sont adressées de nouveau ces paroles de feu qui voudraient réveiller le goût de ce bonheur qui fait sa place à chacun. C’est le bonheur révélé par Jésus, le Fils qui connait le désir de son Père d’ouvrir largement à tous ses enfants les portes de la vie qui ne finit pas. Ce bonheur reste comme balbutiant en ce monde. On l’entrevoit, puis il nous échappe. Mais à nous chrétiens, il nous revient de le chercher sans cesse, en ne nous satisfaisant jamais du bonheur que nous pouvons apparemment goûter, alors que tant d’autres personnes en sont exclues.
Récemment, je parlais avec une personne d’une 50ne d’année, handicapée comme sa sœur depuis l’enfance. Ne pouvant pratiquement pas se déplacer, toutes deux gardent toujours la maison, un petit logement où il faut calculer strictement toutes les dépenses pour faire face à la vie courante. Elle me disait : « La vie est difficile. Depuis l’enfance, nous sommes habituées, mais nous sommes de plus en plus fatiguées. Il n’y a pas de répit ». Ayant la foi, elle ajoutait : « Nous prions beaucoup en offrant nos souffrances. Ce qui nous fait tenir, c’est la phrase de la Vierge à Ste Bernadette : « Je ne vous promets pas d’être heureuse en ce monde mais dans l’autre » … Comment ne pas entendre dans leur foi, comme en écho, la parole de Jésus qui sonne comme une promesse : « Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés »… . Ces femmes ont trouvé dans leur foi, le ressort pour garder la tête hors de l’eau. Leur espérance du bonheur à venir les gardent vivantes, non centrées sur elle-même. Sans espoir de guérison pour elles-mêmes, à travers la prière, elles font de leur vie, apparemment inutile pour notre société, une vie tournée vers le Seigneur et vers les autres. Elles sont les saintes de la porte d’à côté, les saints d’aujourd’hui dont parle le pape François…
Sur le chemin du bonheur, sur la route de la sainteté, avec tous les saints du ciel, en cette eucharistie, rendons grâce à Dieu. Dans le Christ, l’Agneau immolé et ressuscité pour nous, il nous partage, et sa vie et sa sainteté. Ouvrons-lui nos cœurs.
année A ; 30e dimanche du Temps 0rdinaire, 29 octobre 2023
— Ex 22, 20-26 ; 1 Th 1, 5c-10 ; Mt 22, 34-40
Homélie du F. Charles Andreu
L’amour de Dieu ; l’amour du prochain. Les chrétiens aiment reconnaître dans ce double commandement de la Loi d’Israël le cœur vivant de leur foi.
Mais savons-nous ce que veut dire « aimer » ? Osons interroger notre expérience, et non pas une vision idéalisée de l’amour. On parle d’amour pour tant de choses : amour de Dieu, amour d’un père et d’une mère, d’un frère et d’une sœur, amour des époux, des amis, du prochain, de l’inconnu que je ne reverrai jamais, amour des ennemis. Chacun de ces amours peut être source de vie ; chacun peut aussi être mauvais, et faire du mal. Car bien souvent, avant d’être un choix de vie, l’amour surgit en nous comme la résultante d’un mélange confus de conditionnements, engendrant en retour bien des débats intérieurs où se mêlent la joie et la peine, le réconfort et la peur. Nous n’aurons pas trop d’une vie pour démêler ce qui se joue en nous quand nous aimons, et surtout pour apprendre à aimer vraiment. Aimer est une quête.
Ce matin, à l’écoute de l’évangile et de notre expérience commune, je vous propose de méditer sur trois dimensions de ce que nous appelons « amour » : l’affect, le désir et le don.
L’affect, dans l’amour, c’est la capacité à être touché par l’autre. Dans l’évangile, nous voyons souvent Jésus bouleversé : bouleversé par la veuve de Naïm, bouleversé par les foules sans bergers. Et il en va bien de l’amour : « Voyez comme il l’aimait » disent ses proches en le voyant pleurer son ami Lazare. Comment aimer, si l’autre ne me touche pas, ne me rejoint pas, d’une manière ou d’une autre ? Il me touchera parfois par sa peine qui me bouleverse, parfois par ses dons qui me réconfortent. Sous toutes ses formes, l’affect est bon s’il délivre de l’indifférence, de l’enfermement sur soi : ouvrant en moi une place pour l’autre, il ouvre le chemin de l’amour. La capacité d’être affecté par l’autre se cultive, et c’est un des rôles de la Loi et des prophètes de l’éveiller. La première lecture ne disait pas seulement ce qu’il faut faire pour le pauvre, elle aide à se mettre à sa place : sans son manteau, il aura froid ; et toi, tu aimes avoir froid ? Ça peut paraître idiot, mais c’est la base de tout, qu’on oublie facilement.
Le désir, dans l’amour, c’est ce qui en nous recherche la rencontre avec l’autre. Dans l’évangile, Jésus ose exprimer son désir : « J’ai désiré d’un grand désir manger cette Pâque avec vous » ; « Père, je veux que là où je suis, ils soient eux aussi avec moi ». Jésus ne nous sauve pas comme on répare une machine. D’une machine, on n’attend qu’elle fasse son travail, et nous laisse tranquille ; Jésus, lui, désire entrer en communion avec nous. De même, quand nous aimons, le désir prend une place très importante, quoique sous des formes très différentes d’une relation à l’autre. Parfois il sera simple et paisible ; parfois nous serons troublés par sa force, par ce qu’il éveille en nous, et peut-être nous entraîne là où nous ne voudrions pas aller. Ce n’est pas un choix, et donc pas un péché : c’est « comme ça ». L’enjeu est d’apprendre à travailler ces désirs, à les accorder à nos engagements et à notre désir profond, à transformer nos pulsions égoïstes en impulsion pour plus de bienveillance, de respect, de service. Le désir, travaillé et non pas nié, peut devenir une force pour mieux aimer.
Le don, dans l’amour, c’est la capacité à se mettre au service, plus encore, à donner la vie : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis », nous dit Jésus. Le don, ce n’est pas seulement le service angoissé de Marthe, c’est aussi le temps offert, la présence attentive de Marie. Le don, par ailleurs, doit accepter la réciprocité, sinon je risque de réduire l’autre à être le déversoir de ma générosité, ou l’occasion de ma bonne conscience, ce qui est très violent. Or c’est l’amour encore qui me fera reconnaître qu’il est un don, qu’il me fait vivre, à sa mesure. Cette reconnaissance est le plus beau don que je puisse lui faire.
L’affect, le désir, le don : ces trois variables qui composent tout amour doivent sans cesse s’ajuster et s’enrichir mutuellement, comme doivent s’ajuster et s’enrichir mutuellement toutes les formes d’amour qui traversent nos vies. La diversité de ces amours est une richesse ; et ils seront ensemble, véritablement, un même amour, si ensemble ils donnent vie, s’ils ne refusent à personne cette part de vie que le Seigneur nous appelle à lui donner.
Année A - 29ème dimanche du Temps Ordinaire -22 octobre 2023
(Isaïe 45.1-6 ; 1Thess. 1-5 ; Matthieu 22.15-21)
Homélie du F. Guillaume
Frères et sœurs,- S’il y a des paroles d’évangile célèbres entre toutes qui ont traversé les siècles jusqu’à nous, ce sont bien celles que Jésus a prononcées un jour devant ses contemporains pharisiens : « rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Jésus voulait-il par là donner une leçon de politique, à propos d’une question sur l’impôt ? Un peu comme un slogan lancé à la manière de nos hommes politiques en campagne pour attirer les suffrages de leurs électeurs avec des formules bien frappées ?
S’agit-il de cela avec notre évangile ? Revenons alors au texte et à son début : « en ce temps-là, les pharisiens allèrent tenir conseil pour prendre Jésus au piège en le faisant parler ». Voilà bien l’objectif des pharisiens : faire tomber Jésus dans un piège. En fait, la question du paiement de l’impôt à l’empereur n’en était pas une. Les juifs de l’époque vivaient sous une occupation romaine et nul ne pouvait échapper à l’imposition, les pharisiens pas plus que les autres, d’où leur hypocrisie dénoncée par Jésus. Dans un autre passage d’évangile, Jésus ordonne à Pierre d’aller pécher un poisson pour y trouver 2 drachmes afin de s’acquitter pour lui et pour Pierre de ce devoir d’impôt. Non, les pharisiens ne cherchent pas une réponse à une question résolue, mais ils cherchent à poser une question-piège, et de ce piège-là, Jésus en toute logique, ne devrait pas sortir. De deux choses l’une : ou bien il incite ses compatriotes à refuser l’impôt et alors il sera facile de le dénoncer aux autorités romaines comme un résistant, ou un révolutionnaire (comme se présentaient les zélotes et l’on savait que Jésus en avait choisi un parmi ses 12 disciples), et il sera condamné. Ou bien il conseille de payer l’impôt et alors on pourra le discréditer aux yeux du peuple comme « collabo ». Déjà on le voit manger à la table des publicains (et Matthieu parmi les 12 en est un aussi). Mais pire encore, il perd aussi toute crédibilité et toute chance d’être reconnu en tant que Messie, comme il le prétend. Car le Messie attendu doit être un roi indépendant et souverain sur le trône de Jérusalem. Cette prétention à se présenter comme Messie, qu’il ne réalise pas, méritera la mort. Le piège est bien verrouillé. De toutes les façons, Jésus est perdu. C’est l’objectif visé par les pharisiens. La Passion et les procès de Jésus devant Pilate et le Sanhédrin se profilent à l’horizon. Ne nous y trompons pas : nous sommes au chapitre 22 de l’évangile de St Matthieu.
Dans un commentaire et une interprétation de cette page, Saint Augustin,dont nous avons lu un sermon, à l’office des vigiles cette nuit, cherche une sortie à ce piège, par une interprétation et une voie plus spirituelle et non pas politique ou fiscale. Il attire l’attention sur l’effigie de l’empereur, image gravée sur la pièce du denier. Comme César cherche son image sur une pièce de monnaie, Dieu cherche son image dans notre cœur, car il a créé l’homme à son image et à sa ressemblance. La pointe du texte serait alors de rendre grâce à ce Dieu qui nous a frappé à son image, de rendre grâce au Christ, image éternelle de son Père, Jésus qui a aimé ce Père et qui, le premier, s’est livré pour lui, pour nous les hommes et notre salut.
Il y a là un vrai renversement et une leçon de discernement pour les choix que nous avons à faire, comme croyants : César ou Jésus, l’argent ou Dieu, les idoles mondaines de toute nature ou bien les icônes qui rayonnent la Gloire divine. On ne peut aimer et servir l’un ou les unes sans haïr les autres. Jésus l’a nettement affirmé à ses disciples peu avant dans l’évangile au chapitre 16.
Il nous reste ainsi à appliquer cette sentence : « rendez à César ce qui à César, j’aimerais préciser ne rendez à César que ce qui est à César, et rendez à Dieu ce qui est à Dieu ». Parfois le choix est clair, mais plus souvent il est obscurci, encombré et plus subtil. Aucun chrétien ne peut éviter cet effort de discernement en toute liberté. Prions l’Esprit Saint, surtout en ces temps de Synode pour l’Eglise pour qu’il répande sa Lumière et sa Vérité, dans le cœur de tous les baptisés. Et réécoutons les paroles de Saint Paul aux Thessaloniciens : « frères, que l’annonce de l’Evangile ne soit pas simple parole, mais puissance, action de l’Esprit Saint et pleine certitude ».
AMEN